Le système a un trou, et Leïla B. l’a filmé en direct
Leïla B. n’est pas la première à se faire niquer par l’administration. Mais elle est la première à avoir filmé son dossier en train de pourrir. Pas pour se plaindre, non. Pour montrer le mécanisme. Elle explique, image après image : les refus de préfecture, les lettres de l’OFII qui lui demandent des « preuves de lien familial » alors qu’elle a déjà un acte de naissance français, les centres d’hébergement qui lui disent « on ne peut pas vous garder, vous n’avez pas de papier » alors qu’elle a un jugement du tribunal administratif qui lui donne raison. Elle montre aussi les factures impayées, les dettes qui s’accumulent, les nuits chez des potes parce que la DAL n’a « pas de place ». Tout ça, en 10 minutes. Sans pathos. Juste les faits. Comme un procès-verbal. Sauf que là, c’est une femme qui parle, pas un fonctionnaire. Et ça, ça dérange.
Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. Depuis 2016, le Défenseur des droits reçoit des milliers de signalements sur les « délais abusifs » dans les procédures de régularisation. En 2022, une étude de la Cour des comptes pointait « un manque criant de moyens » dans les préfectures, avec des délais moyens de 18 mois pour un simple renouvellement de titre. 18 mois. Vous avez bien lu. Pas 18 jours. 18 mois. Pendant lesquels vous êtes en situation irrégulière, même si vous avez tous les papiers sur le plan théorique. Leïla, elle, a attendu 2 ans et demi. Deux ans et demi à se taper des « non » en réponse à ses mails, des « nous étudions votre dossier » qui n’aboutissent jamais, des « présentez-vous en préfecture » alors qu’elle y va tous les mois. Deux ans et demi à vivre avec l’angoisse de se faire contrôler et d’être « verbalisée » pour « travail sans autorisation », alors qu’elle bosse au black dans un fast-food parce qu’elle a besoin de 800 balles par mois pour survivre.
Le chiffre qui pète : 62 %. C’est le taux de refus de régularisation pour les primo-demandants en 2023, selon les données du ministère de l’Intérieur. 62 %. Vous avez plus de chances de vous faire rejeter que d’être accepté. Et après ? Vous retentez votre chance. Vous payez un avocat (si vous en avez les moyens). Vous attendez encore. Vous devenez un peu plus invisible à chaque refus.
Leïla, elle, a eu de la chance. Enfin, pas vraiment. Elle a eu un avocat qui a menacé d’alerter les médias. Résultat : sa régularisation est enfin en cours. Mais les 60 000 autres dossiers comme le sien ? Ceux qui n’ont pas les moyens de se battre ? Ceux qui n’ont pas TikTok pour se faire entendre ? Eux, ils attendront. Toujours.
Milliard a tweeté. Et après ?
Le 15 mars, Gérald Darmanin a posté un message sur X (anciennement Twitter) : « Je vous comprends, Madame B. Votre dossier est suivi. » Trois jours plus tard, le ministre délégué aux Migrations, Jean-Baptiste Lemoyne, a ajouté : « Nous travaillons à simplifier les démarches. » Simplifier. Toujours ce mot. Comme si c’était une question de papier à signer ou de case à cocher. Sauf que non. Le problème, ce n’est pas la complexité des formulaires. C’est le manque de moyens. C’est le fait que les préfectures sont sous-financées. C’est le fait que les agents sont surchargés. C’est le fait que le gouvernement préfère parler de « contrôle de l’immigration » que de « droit au séjour ».
En 2022, le budget alloué à l’OFII (l’Office français de l’immigration et de l’intégration) était de 1,2 milliard d’euros. Soit 120 millions de moins qu’en 2017, en ajustant l’inflation. 120 millions, c’est le budget annuel d’un département comme la Seine-Saint-Denis. Sauf que là, on parle de gérer 200 000 dossiers de demande de titre de séjour par an. Avec des délais qui explosent. Avec des erreurs qui s’accumulent. Avec des gens qui tombent dans la rue parce qu’on leur refuse un logement social « faute de justificatif ».
Leïla B. a eu de la chance. Sa vidéo a été vue. Milliard a tweeté. Mais les autres ? Ceux qui n’ont pas TikTok ? Ceux qui n’ont pas un avocat ? Ceux qui n’ont pas les codes pour se défendre ? Eux, ils continuent d’attendre. Dans le flou. Dans l’incertitude. Dans l’administration qui tourne en rond.
Le vrai problème, c’est pas les délais. C’est la logique.
Le système est conçu pour filtrer. Pas pour intégrer. Les préfectures ne sont pas là pour aider. Elles sont là pour dire « oui » ou « non ». Point. Et quand elles disent « non », c’est souvent parce que la loi est une merde. Parce que les critères sont tirés par les cheveux. Parce qu’un cachet de timbre mal collé ou une photo floue sur une pièce d’identité peut tout faire basculer.
Prenez l’exemple des « preuves de stabilité ». Pour obtenir un titre de séjour, il faut prouver que vous avez un logement stable. Sauf que si vous n’avez pas de titre de séjour, vous ne pouvez pas signer un bail. Sauf que si vous n’avez pas de bail, vous ne pouvez pas prouver votre stabilité. C’est le cercle vicieux. Et le gouvernement, lui, il continue de serrer la vis. En 2023, le nombre de refus de renouvellement a augmenté de 15 % par rapport à 2022. 15 %. Pas parce que les dossiers sont plus solides. Pas parce que les gens mentent plus. Mais parce que les critères se durcissent.
Leïla B. a eu un coup de chance. Sa vidéo a été vue. Elle a eu un avocat. Elle a eu un ministre qui a tweeté. Mais la plupart des gens comme elle ? Ils n’auront jamais cette chance. Ils continueront d’attendre. Dans le flou. Dans l’incertitude. Dans un système qui est fait pour les écarter, pas pour les accueillir.
Et si on arrêtait de faire semblant ?
Le problème, ce n’est pas Leïla B. Le problème, c’est nous. Nous, qui fermons les yeux. Nous, qui trouvons « normal » que des gens attendent deux ans pour un papier. Nous, qui acceptons que des femmes comme elle se retrouvent à la rue parce que l’administration est trop lente. Nous, qui préférons parler de « contrôle de l’immigration » que de « droit au séjour ».
Le système est pourri. Pas parce qu’il est compliqué. Parce qu’il est injuste. Parce qu’il est conçu pour humilier ceux qui en ont besoin. Parce qu’il fait payer aux plus vulnérables les erreurs des plus puissants.
Leïla B. a eu de la chance. Milliard a tweeté. Mais la vraie question, c’est : qu’est-ce qu’on va faire, nous, pour que ça change ? Pas dans six mois. Pas après les prochaines élections. Maintenant. Parce que sinon, les Leïla B., il y en aura toujours. Toujours plus. Toujours plus invisibles.
Et ça, c’est la vraie honte.