Le jour où l’infirmière a oublié le protocole
C’était un vendredi après-midi, dans ce centre de chimiothérapie gris et surchauffé de Montréal. Mon père, assis dans son fauteuil, fixait la perfusion qui gouttait trop lentement. La dose était trop faible. Encore. L’infirmière, pressée, avait mal réglé la pompe. Personne ne l’avait remarquée. Personne sauf moi, parce que j’étais là , comme tous les vendredis depuis trois mois.
- C’est quoi ce bordel ? J’ai demandé, sec.
Elle a haussé les épaules. « On est à la ramasse, aujourd’hui. » Comme si c’était une excuse. Comme si mon père, 72 ans, en phase de rémission précaire, pouvait se permettre une erreur de dosage.
Ce jour-là , j’ai compris que le système ne tenait pas parce qu’il était saturé. Il tenait parce qu’il avait de la chance. Parce que des gens comme moi, ou des infirmières en burn-out qui vérifient deux fois, rattrapent les fautes.
Mais l’IA, elle, ne se lasse pas. Elle ne fait pas d’erreur de fatigue. Et pourtant, on la traite comme une menace.
Le chiffre qui résume tout : 23 000 morts par an
Au Canada, selon les données de l’Institute for Safe Medication Practices, 23 000 patients meurent chaque année à cause d’erreurs médicales. Prescriptions mal lues, dosages incorrects, interactions médicamenteuses ignorées. Des chiffres officiels. Des vies qui auraient pu être sauves.
Pourtant, quand on parle d’IA dans les hôpitaux, les médecins se braquent. « Une machine ne remplacera jamais un humain », disent-ils. Sauf que les humains, justement, ils remplacent déjà les machines. Ils remplacent leur propre vigilance. Leur temps. Leur cerveau.
Prenez le cas de l’hôpital Jewish Rehabilitation de Laval, où une étude de 2022 a montré que 40 % des erreurs de médication pouvaient être évitées avec un simple système d’alerte IA. Résultat ? On a choisi de ne pas l’imposer. « Trop cher », « Pas assez fiable », « Ça va créer de la dépendance ». Des excuses. Des peurs.
Mais mon père, lui, il dépendait déjà . Il dépendait d’une infirmière qui avait mal calculé. D’un radiologue qui avait zappé une ligne dans son compte-rendu. D’un oncologue surchargé qui n’avait pas le temps de croiser les données.
L’IA n’est pas une solution magique. C’est un miroir.
Ce n’est pas en criant « Danger, l’IA va voler nos jobs ! » qu’on va réduire les erreurs. C’est en admettant que les humains en font, et qu’ils n’ont pas le temps d’en faire moins.
Prenez les dossiers médicaux. Au Canada, ils sont encore majoritairement sur papier ou dans des systèmes incompatibles. Résultat : un patient peut avoir trois versions différentes de son historique, selon l’hôpital où il se présente. L’IA pourrait croiser ces données en temps réel. Elle pourrait alerter avant qu’un conflit médicamenteux ne tue quelqu’un.
Sauf que les hôpitaux résistent. « Nos systèmes sont déjà bons », « On n’a pas les moyens », « Ça va complexifier les choses ». Non. Ça va les simplifier. Pour les médecins. Pour les infirmières. Pour les patients.
Mon père, lui, n’a pas eu cette chance. Parce qu’on a préféré compter sur la bonne volonté plutôt que sur la technologie.
Le vrai problème n’est pas l’IA. C’est l’argent.
En 2023, le gouvernement fédéral a injecté 1,7 milliard dans la santé. Combien pour l’IA ? 30 millions. À peine 2 %. Assez pour acheter trois IRM de luxe. Pas assez pour un algorithme qui sauve des vies.
Pourquoi ? Parce que l’IA, ça se voit moins qu’un nouveau bloc opératoire. Ça ne fait pas de belles photos pour les ministres. Et puis, il y a la peur. La peur de perdre le contrôle. La peur que les machines « prennent des décisions ».
Mais les décisions, elles sont déjà prises. Tous les jours. Dans les couloirs. Dans les dossiers oubliés. Dans les mains tremblantes d’une infirmière à 2h du matin.
L’IA, elle, ne tremble pas. Elle ne s’endort pas. Elle ne confond pas deux noms de médicaments.
Alors oui, elle coûterait cher à déployer. Oui, il faudrait former le personnel. Oui, ça changerait des habitudes. Mais mon père, lui, il ne reverra jamais son petit-fils grandir. Et ça, c’est un coût qu’aucun bilan comptable ne peut mesurer.
Ce qu’il faudrait faire, tout de suite
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Obliger les hôpitaux à tester l’IA sur les erreurs critiques, pas en option, pas en pilote, mais en standard. Comme les défibrillateurs dans les lieux publics. Si ça sauve une vie par mois, c’est rentable.
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Arrêter de nier l’évidence : les médecins ne sont pas des super-héros. Ils ont des limites. L’IA n’est pas là pour les remplacer, mais pour les dégager des tâches où ils échouent systématiquement.
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Cesser de parler d’IA comme d’une science-fiction. Au Sunnybrook Health Sciences Centre de Toronto, un outil d’IA réduit déjà les erreurs de transfusion sanguine de 60 %. Ça marche. Alors pourquoi on en parle encore comme d’un rêve ?
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Arrêter de faire semblant que c’est une question de moyens. 30 millions par an pour l’IA dans la santé, c’est une goutte d’eau. Mais c’est une goutte qui pourrait éteindre des incendies.
La dernière semaine de mon père
Les derniers jours, il était trop faible pour les séances. Il attendait, allongé sur son lit d’hôpital, les yeux vitreux. Moi, j’attends encore. J’attends qu’on comprenne que la technologie n’est pas l’ennemi. Que le vrai danger, c’est de croire qu’on peut tout gérer à l’ancienne.
L’IA ne résoudra pas tout. Mais elle résoudrait assez. Assez pour que mon père soit encore là . Assez pour que d’autres ne meurent pas à cause d’une virgule oubliée dans un dossier.
Alors oui, le Canada a un système de santé public. Mais un système public ne doit pas rimer avec « à la ramasse ».
C’est une question de survie. Pas de choix.