Octobre Rose au Tchad : quand la sensibilisation se heurte à l’absence de moyens
Le 1er octobre dernier, à Koumra, le ministre de la Santé publique, le Pr Mahamat Hissène, et la sénatrice Florence Ori Ndigui ont coupé le ruban rouge. Officiellement, c’était pour lancer la campagne « Octobre Rose » dans le Mandoul, cette région du sud du Tchad où le cancer du sein tue en silence. Les discours ont été solennels : « Le dépistage précoce sauve des vies. » « Il faut briser les tabous. » « L’État est à vos côtés. »
Sauf que sur le terrain, les choses sont moins lisses. À Koumra, comme dans beaucoup de zones rurales du pays, les femmes n’ont pas accès à des mammographies. Les centres de santé manquent de matériel, les médecins formés aux dépistages sont rares, et les transports pour évacuer les patientes vers N’Djaména, où se trouvent les hôpitaux capables de prendre en charge les cas avancés, coûtent une fortune. Le Tchad dépense à peine 1,5 % de son PIB en santé (Banque mondiale, 2023). Avec ce budget, comment espérer une campagne efficace ?
Le dépistage, un luxe pour beaucoup
La sénatrice Ori Ndigui a rappelé lors de la cérémonie que le cancer du sein était « le plus fréquent chez les femmes tchadiennes ». Les chiffres ? 1 femme sur 9 développerait un cancer du sein dans son pays (étude de l’OMS pour l’Afrique centrale, 2022). Mais combien sont dépistées ? Combien survivent ?
À l’hôpital national de N’Djaména, les files d’attente s’allongent pour des consultations qui durent deux heures. Les machines à mammographie tombent en panne faute d’entretien. Et quand une femme arrive avec un cancer déjà métastatique, ce qui arrive souvent, car les symptômes sont attribués à des « douleurs normales », les chances de survie s’effondrent. Seulement 30 % des femmes atteintes de cancer du sein au Tchad survivent cinq ans après le diagnostic (rapport de l’Union pour le contrôle du cancer, 2021). Pour comparaison, en France, ce taux dépasse 90 %.
Pourtant, à Koumra, on parle de « mobilisation ». On affiche des banderoles roses. On distribue des brochures. Mais qui lit ces brochures ? Qui comprend que ces « bosses » dans la poitrine ne sont pas « normales » ? Dans une région où 60 % de la population est analphabète (INS, 2020), la sensibilisation se heurte à des réalités brutales : comment expliquer un dépistage quand on ne sait ni lire ni écrire ?
Les promesses de l’État se heurtent au réel
Le gouvernement tchadien mise sur l’Octobre Rose pour changer la donne. Mais les annonces restent vagues. « Nous allons former des agents de santé dans les zones rurales », a promis le ministre. Formés à quoi, exactement ? Avec quel matériel ? Quels salaires pour les convaincre de rester dans des postes isolés, sous-payés, sans perspectives ?
À N’Djaména, l’Institut national de lutte contre le cancer (INLC) tente de tenir. Mais ses lits sont saturés, ses stocks de médicaments souvent vides. En 2023, l’INLC n’a reçu que 12 % des fonds promis par l’État (source : budget voté vs dépenses réelles, ministère des Finances). Résultat : les chimiothérapies sont retardées, les opérations reportées. Pendant ce temps, à Koumra, on parle de « campagne de sensibilisation ».
Derrière les discours, une question simple : et après ?
L’Octobre Rose, c’est bien. Mais à quoi bon sensibiliser si les femmes n’ont pas accès aux soins ? Si les hôpitaux sont saturés ? Si les routes pour évacuer les patientes vers N’Djaména sont impraticables pendant la saison des pluies ?
Le Tchad a besoin de plus que des banderoles. Il lui faudrait des centres de dépistage mobiles, des médecins formés en nombre suffisant, et un système de santé financé à sa juste valeur. Sans ça, l’Octobre Rose reste un leurre. Une campagne photo qui ne change rien à la réalité.
Le vrai combat commence après la sensibilisation
À Koumra, les femmes attendent. Elles ont entendu les discours. Elles ont vu les affiches. Mais elles savent aussi que si elles tombent malades, leur seule chance sera de trouver 50 000 francs CFA (environ 80 euros) pour un billet d’avion vers le Soudan ou le Camerne, où les soins coûtent moins cher. Parce que le Tchad, lui, ne les soignera pas.
L’Octobre Rose, c’est joli. Mais la survie, elle, est une autre histoire.