L'erreur de ceux qui croient que l'IA peut tout faire
On nous vend des algorithmes capables de composer des symphonies, d’écrire des scénarios, de peindre des toiles. Des outils, nous dit-on. Des assistants. Mais un outil ne crée pas. Il imite. Et la différence, c’est comme celle qui sépare un couteau de cuisine d’un scalpel : l’un tranche, l’autre dissèque. Le Palais est un scalpel. Chaque mot est placé comme une lame, pour ouvrir des plaies qui saignent encore. L’IA, elle, ne fait que recoudre les blessures après coup. Elle ne sait pas les infliger.
Prenez ce passage où le narrateur, jeune homme perdu entre deux mondes, décrit son premier verre de vin à table chez des bourgeois français. Il ne parle pas du cépage, ni des arômes, ni des tanins. Il parle de la honte. De cette seconde où il réalise qu’il ne sera jamais des leurs, malgré le vin qui lui brûle la gorge. C’est ça, la création : pas la technique, mais l’échec. L’IA, elle, ne connaît pas l’échec. Elle optimise. Elle lisse. Elle corrige.
Et puis il y a le vin lui-même. Désérable ne le mythifie pas. Il le montre tel qu’il est : un produit de terroir, de hasard, de caprices climatiques. Un objet humain, donc imparfait. L’IA, elle, pourrait théoriquement modéliser un vin parfait, sans défauts, sans histoire. Mais ce serait un cadavre en bouteille. Pas du vin.
Le marché de l'art et ses hypocrites
En 2023, une toile générée par IA s’est vendue 433 000 dollars chez Christie’s. Le monde de l’art a bronché, puis a haussé les épaules. « C’est de l’art conceptuel », a-t-on dit. « C’est une réflexion sur la technologie ». Bêtises. C’est de l’art de pacotille, et tout le monde le sait. Pourtant, personne n’a crié au scandale. Pourquoi ? Parce que l’argent parle plus fort que l’éthique.
Le même marché, celui qui achète des NFT à prix d’or, celui qui encense les IA « créatives », est le même qui méprise les écrivains précaires, les artistes sans galerie. Coïncidence ? Non. Stratégie. Diviser pour mieux régner : d’un côté, les créateurs humains, sous-payés et exploités ; de l’autre, les algorithmes, qui ne réclament ni droits d’auteur ni redevances. Le capitalisme adore ça.
Désérable, lui, ne joue pas ce jeu. Dans Le Palais, il ne glorifie pas le vin. Il montre ses cicatrices. Les siennes, celles des siens. L’IA, elle, ne laisse aucune trace. Juste du code. Juste des données. Juste du rien habillé en quelque chose.
La création, c’est la résistance
Il y a dix ans, on nous disait que les réseaux sociaux allaient tuer les médias traditionnels. Résultat ? Les médias ont survécu, mais en devenant encore plus voraces, encore plus prêts à broyer leurs propres journalistes pour quelques clics. L’IA, aujourd’hui, nous promet de « libérer la création ». Mensonge. Elle va faire exactement l’inverse : elle va concentrer le pouvoir entre les mains de ceux qui détiennent les données, les serveurs, les brevets. Les écrivains ? Des variables d’ajustement. Les peintres ? Des coûts superflus. Les musiciens ? Des bugs à corriger.
Le Palais est un roman sur la transmission. Pas celle, lisse et stérile, des recettes de cuisine ou des tutos YouTube. Non, celle, crasseuse et nécessaire, qui passe par les mains qui tremblent, les voix qui se brisent, les silences qui en disent plus que les mots. L’IA ne transmet rien. Elle stocke. Elle duplique. Elle efface.
Alors, et après ?
On peut continuer à fermer les yeux. À acheter des toiles d’IA en s’indignant mollement. À célébrer les robots-écrivains comme on félicite un enfant pour son premier dessin. À se dire que « de toute façon, l’humain restera irremplaçable ». Mais Le Palais prouve le contraire : l’irremplaçable, ce n’est pas une qualité intrinsèque. C’est un combat. Chaque livre publié à la main, chaque tableau peint avec des doigts qui saignent, chaque chanson écrite dans un coin de table au milieu de la nuit, c’est un coup de poing dans la gueule de la machine.
L’IA ne remplacera pas la création. Elle la tuera. Parce que créer, c’est refuser la perfection. C’est accepter l’erreur, la faute, le ratage. C’est se battre contre soi-même. Une machine ne sait pas perdre. Donc elle ne sait pas gagner, non plus.
François-Henri Désérable, lui, le sait. Et c’est pour ça que son livre est une arme.
La dernière question
Vous voulez savoir si votre métier est menacé par l’IA ? La réponse est oui. Mais pas pour les raisons qu’on vous vend. Ce n’est pas une question de compétences techniques. C’est une question de dignité. Et ça, aucune intelligence artificielle ne pourra jamais vous l’enlever. À moins, bien sûr, que vous ne la lui tendiez vous-même sur un plateau.
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