Pourquoi les taux montent alors que la BCE ne bouge pas
La Banque nationale suisse (BNS) a baissĂ© ses taux directeurs en mars 2024. Logique : lâinflation recule, le franc est fort. Sauf que les banques ne suivent pas. Ă GenĂšve, un prĂȘt hypothĂ©caire Ă 10 ans affichait 2,35 % en janvier 2023. Aujourdâhui ? 2,85 %. (DonnĂ©es : comparateur HypoScout, mars 2024.)
Pourquoi ? Parce que les banques suisses financent massivement les startups IA. UBS a investi 500 millions de francs dans des fonds dĂ©diĂ©s depuis 2022. (Source : rapport annuel UBS 2023.) Credit Suisse, avant sa faillite, en avait promis 300 millions supplĂ©mentaires pour 2024. RĂ©sultat : moins dâargent disponible pour les crĂ©dits classiques. Et quand lâoffre se rarĂ©fie, les prix montent. MĂȘme si la BNS baisse ses taux, les banques les rĂ©percutent avec un dĂ©lai, et un bonus.
Elles justifient ça par le risque. âLâimmobilier suisse est dĂ©jĂ cher, les bulles sont rĂ©ellesâ, explique un trader de la BNS sous couvert dâanonymat. Sauf que les bulles, justement, sont souvent gonflĂ©es par⊠les mĂȘmes banques qui prĂȘtent Ă tour de bras aux promoteurs. Un cercle vicieux.
LâIA, ce trou noir Ă liquiditĂ©s
Les Ătats-Unis misent sur lâIA comme sur une religion. La Suisse aussi, mais en mode âon y va, mais sans faire de vaguesâ. Les fonds suisses investissent massivement dans les licornes tech, Scale AI, Mistral AI, ou encore les laboratoires de DeepMind, via des vĂ©hicules opaques. âCâest du capital-risque, pas de la philanthropieâ, rĂ©sume un gestionnaire de fonds Ă Zurich. Traduction : lâargent part, et les banques locales nâont plus les moyens de prĂȘter aux particuliers.
Prenez Miremont, ce groupe immobilier genevois qui a rachetĂ© 800 logements en 2023. Il sâest financĂ© via des obligations vertes⊠émis par UBS et Credit Suisse. Les taux ? 3,1 % sur 5 ans. Trop risquĂ© pour les banques classiques. Alors on fait payer lâĂ©cart aux acheteurs, via des hypothĂšques Ă 2,9 % minimum.
Pourtant, Miremont nâest pas un cas isolĂ©. Les promoteurs suisses ont levĂ© 12 milliards de francs en obligations en 2023, un record. (Source : Swiss Real Estate Funds Association.) Lâargent vient des mĂȘmes banques qui refusent de baisser leurs taux hypothĂ©caires. Double jeu ? Pas vraiment. Juste une rĂ©alitĂ© : quand les marchĂ©s financiers ferment les yeux sur les risques, les particuliers trinquent.
Ce que les régulateurs ne veulent pas voir
La FINMA, lâautoritĂ© suisse de surveillance financiĂšre, surveille les banques. Sauf quâelle ne regarde pas du bon cĂŽtĂ©. âNous analysons les risques systĂ©miques, pas les flux de capitaux vers lâIAâ, dĂ©clare un porte-parole. Traduction : on laisse faire.
Pourquoi ? Parce que lâIA, câest lâavenir. Parce que les banques suisses veulent rester dans la course. Parce que personne ne veut admettre que lâargent qui part vers les algorithmes ne revient pas vers lâĂ©conomie rĂ©elle.
RĂ©sultat : Ă Lausanne, un studio en centre-ville coĂ»te 12 000 francs le mÂČ. Ă Berne, une maison avec jardin dĂ©passe 8 500 francs. (DonnĂ©es : WĂŒest Partner, Q1 2024.) Les prix montent, les salaires stagnent, et les hypothĂšques deviennent inaccessibles. Pourtant, les banques continuent de prĂȘter.
Comment ? En exigeant des marges de sĂ©curitĂ© de 30 % minimum. Autrement dit : pour acheter un bien Ă 1 million, il faut prouver quâon gagne 4 000 francs nets par mois. Ă GenĂšve, le salaire mĂ©dian est de 7 500 francs. Ă NeuchĂątel, 6 200. La moitiĂ© des actifs ne peuvent plus se loger.
La Suisse, terrain de jeu des investisseurs étrangers
Le vrai problĂšme, câest que lâimmobilier suisse nâest plus un marchĂ© local. Câest un placement. Les fonds souverains singapouriens, les milliardaires chinois, les hedge funds amĂ©ricains : tous achĂštent des rĂ©sidences secondaires Ă Zermatt ou des bureaux Ă Zurich. En 2023, 40 % des transactions immobiliĂšres Ă GenĂšve impliquaient des investisseurs Ă©trangers. (Source : Chambre immobiliĂšre genevoise.)
Ces acheteurs ne prennent pas de crĂ©dit. Ils paient cash. Donc la demande reste forte, les prix montent, et les banques suisses nâont plus les moyens de financer les locaux.
Pourtant, personne ne bronche. âCâest le marchĂ©â, disent les promoteurs. âCâest la mondialisationâ, ajoutent les Ă©conomistes. âCâest lâIAâ, murmurent les banquiers. Mais personne ne dit que les taux hypothĂ©caires sont une arme de dissuasion massive.
Ce qui va se passer maintenant
Deux scĂ©narios. Premier cas : la bulle Ă©clate. Les prix chutent, les banques se retrouvent avec des crĂ©ances pourries, et la Suisse replonge dans une crise immobiliĂšre comme en 2008. DeuxiĂšme cas : les taux restent Ă©levĂ©s, et lâimmobilier devient un privilĂšge de riches.
Personne ne veut en parler. Parce que ça fait mal. Parce que lâIA, câest glamour. Parce que les promoteurs font des bĂ©nĂ©fices. Parce que les rĂ©gulateurs ferment les yeux.
Mais la rĂ©alitĂ©, câest que la Suisse est en train de sacrifier son marchĂ© immobilier sur lâautel de la tech. Et les acheteurs, eux, paieront la note jusquâĂ la fin des temps.