L’argent qui ne veut pas parler tout de suite
Le 5 octobre, à Yaoundé, une salle climatisée du centre-ville. Une vingtaine de banquiers, d’assureurs et de fonds d’investissement locaux écoutent un directeur financier de BGFI Holding Corporation expliquer pourquoi son groupe mérite bien ses 80,6 milliards FCFA. Pas un mot sur les risques. Juste des chiffres : 30 % de croissance annuelle depuis 2019, une rentabilité nette de 18 % en 2022, des parts de marché qui grimpent dans cinq pays d’Afrique centrale. Et cette phrase, lâchée comme une évidence : « Nous ne sommes pas une banque comme les autres. Nous sommes un groupe panafricain. »
Pourtant, dans le public, certains hochent la tête sans conviction. D’autres griffonnent des notes en silence. Personne ne lève la main pour poser la question qui fâche : « Et si ça ne marche pas ? »
Le problème, c’est que personne ne sait vraiment.
Pourquoi les investisseurs de la CEMAC jouent-ils les timides ?
La Bourse des États de l’Afrique centrale (BVMAC), basée à Douala, affiche un volume d’échange dérisoire. En 2022, à peine 1 200 milliards FCFA de transactions ont été enregistrées (source : Rapport annuel BVMAC 2022). Pour comparaison, la Bourse de Casablanca, au Maroc, a dépassé les 1 500 milliards FCFA sur la même période. La CEMAC, c’est un marché où les gros fonds préfèrent encore les obligations d’État ou les placements bancaires. Risque limité. Liquidité garantie.
BGFI Holding veut casser cette routine. Son IPO doit permettre au public de détenir 10 % du capital, contre 0 % aujourd’hui. Mais voici le hic : les investisseurs institutionnels de la zone, eux, ne se bousculent pas.
Pourquoi ?
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Parce que la BVMAC reste un casino à deux sous. Les cours des actions y oscillent au gré des rumeurs, des décalages de paiement entre États membres, et des coupures d’électricité qui paralysent les serveurs. En 2021, la cotation de la Société des Brasseries du Cameroun (SBC) a été suspendue pendant trois mois à cause d’un litige fiscal. Trois. Mois.
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Parce que BGFI Holding mise sur une croissance qui n’a pas encore lieu. Le groupe, présent au Cameroun, au Gabon, en République du Congo et en Centrafrique, table sur l’expansion en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Problème : ces pays ont leurs propres places financières (BRVM à Abidjan, Bourse Régionale des Valeurs Mobilières à Dakar). Et leurs régulateurs ne sont pas dupes. « Les promesses panafricaines, c’est bien. Mais sans ancrage local solide, ça reste du vent », glisse un cadre de la BRVM sous couvert d’anonymat.
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Parce que les petits portefeuilles locaux n’ont pas les reins assez solides. Un particulier camerounais ou gabonais qui veut investir dans BGFI doit mettre la main à la poche pour au moins 5 millions FCFA (environ 7 500 euros). À ce prix-là , les ménagères de moins de 40 ans et les retraités sans complément de revenus, c’est-à -dire la majorité des épargnants, sont exclus d’office.
Résultat : La souscription est ouverte depuis le 15 septembre. Début octobre, à peine 30 % de l’objectif était atteint. Les équipes de BGFI ont dû reporter leur tournée à Libreville et Brazzaville, initialement prévue en septembre, pour tenter de convaincre les derniers réticents.
Le vrai jeu : qui contrôle vraiment BGFI après l’IPO ?
BGFI Holding, c’est l’enfant chéri des banques publiques de la CEMAC. La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), la Banque des États de l’Afrique centrale pour le Commerce et l’Industrie (BEACI), et même la Société Générale (via sa filiale locale) détiennent déjà une part significative du capital. Avec cette levée, leur poids relatif va diminuer. Mais pas leur influence.
Le détail qui cloche ? Les actionnaires historiques gardent des droits de vote majoritaires.
Dans le projet de répartition post-IPO, les institutions publiques et les actionnaires historiques (dont la famille fondatrice) conservent ensemble plus de 60 % des droits de vote, malgré la dilution. Autrement dit : même si le public détient 10 % du capital, il n’aura pas son mot à dire sur les grandes décisions. « C’est une levée de fonds pour les apparences », lance un analyste financier basé à Douala. « Ils veulent faire croire qu’ils sont ouverts, mais en réalité, le pouvoir reste entre les mêmes mains. »
Et puis il y a cette question : Si BGFI Holding veut vraiment devenir panafricain, pourquoi ne pas cibler la BRVM ou la Bourse de Lagos plutôt que la BVMAC ? La réponse, c’est que les régulateurs locaux leur ont fermé la porte. La BRVM exige une présence physique depuis au moins cinq ans. La Bourse de Lagos impose des audits financiers drastiques. La BVMAC, elle, ouvre ses portes à peu près à tout le monde. Même aux groupes qui n’ont pas encore fait leurs preuves.
Ce que les chiffres ne disent pas sur la rentabilité de BGFI
Les 18 % de rentabilité nette en 2022, c’est joli sur le papier. Mais personne ne sait d’où vient vraiment cet argent.
- Les profits du Cameroun (où le groupe est le plus actif) dépendent à 40 % des commissions bancaires, un secteur ultra-concurrentiel et sensible aux taux d’intérêt. Si la BEAC relève encore une fois ses taux directeurs (ce qu’elle a fait en 2022 et 2023), les marges vont se resserrer.
- Au Gabon et en RDC, BGFI mise sur l’assurance et les services financiers. Sauf que ces marchés sont dominés par des acteurs historiques (comme la Banque Internationale pour l’Afrique au Congo) qui n’ont aucune intention de laisser un nouveau venu leur grignoter des parts de marché sans se battre.
- La Centrafrique, c’est le parent pauvre. Le groupe y est présent depuis 2020, mais ses activités y sont quasi inexistantes. « Personne ne leur donne de crédit là -bas », admet un banquier sous couvert d’anonymat. « Ils ont une agence à Bangui. Point. »
Le vrai risque ? Si BGFI ne parvient pas à diversifier ses revenus au-delà des commissions bancaires et des prêts aux entreprises publiques (qui, elles aussi, peinent à rembourser), sa rentabilité va s’effondrer. Et les actionnaires minoritaires, eux, ne pourront rien y faire.
La BVMAC joue les arbitres sans arbitrage
La Bourse des États de l’Afrique centrale a un problème de fond : elle n’a pas les moyens de ses ambitions.
- Ses effectifs ? Une cinquantaine de personnes pour superviser six pays. Pour comparaison, la BRVM en compte plus de 200.
- Ses outils de surveillance ? Des logiciels vieillissants, hérités des années 2000, qui plantent deux fois par semaine en moyenne.
- Ses sanctions ? Quasi inexistantes. En 2021, une société cotée a été condamnée pour délit d’initié… après cinq ans de procédures. Le délit avait été commis en 2016.
Résultat : Les investisseurs institutionnels, eux, regardent ailleurs. « Ici, on ne peut pas faire de due diligence sérieuse », explique un gestionnaire de fonds basé à Yaoundé. « Si tu veux éviter les mauvaises surprises, tu restes en obligations ou en or. »
BGFI Holding a beau vanter sa « vision panafricaine », son IPO est avant tout un test pour la BVMAC. Si ça marche, d’autres groupes pourraient suivre. Si ça échoue, la place financière de la CEMAC sera condamnée à rester un marché de niche, réservé aux initiés et aux désespérés.
Ce que cette levée révèle sur l’Afrique financière
L’histoire de BGFI Holding, c’est celle d’un continent qui court après son retard.
- D’un côté, les promesses : « Nous allons devenir le leader financier de l’Afrique centrale. » « Notre modèle est scalable. » « Les investisseurs vont affluer. »
- De l’autre, la réalité : Une Bourse sous-équipée, des régulateurs qui ferment les yeux, des actionnaires qui gardent le contrôle, et des épargnants qui n’ont pas les moyens de jouer le jeu.
Le vrai défi n’est pas financier. C’est institutionnel.
Pour qu’un groupe comme BGFI réussisse vraiment, il faudrait :
- Une BVMAC capable de sanctionner rapidement les fraudes.
- Des régulateurs qui osent dire non aux projets trop ambitieux.
- Des actionnaires minoritaires qui aient un vrai poids dans les décisions.
Aujourd’hui, aucune de ces conditions n’est remplie.
Alors oui, BGFI Holding séduit quelques investisseurs. Mais ceux qui comptent vraiment, les fonds souverains, les grandes banques internationales, regardent encore. Et ils attendent de voir si la CEMAC est prête à jouer dans la cour des grands.
Spoiler : Ça ne sera pas pour tout de suite.
La dernière question, celle qu’on n’entend jamais
Si BGFI Holding échoue, qui paiera l’addition ?
Pas les dirigeants, bien sûr. Pas les actionnaires historiques, non plus. Ce seront les petits porteurs, ceux qui ont mis leurs économies dans cette IPO en espérant un rendement décent.
Et la BVMAC ? Elle, elle continuera à fonctionner comme avant. Parce que dans l’Afrique des marchés financiers, la règle d’or, c’est toujours la même : les risques, on les socialise. Les profits, on se les partage.