L’IA ne va pas sauver l’art volé par les nazis. Mais elle pourrait en retrouver une partie, si les musées et les États le veulent vraiment.
En 2023, le Comité des musées nationaux allemands a publié un rapport accablant : sur les 600 000 œuvres d’art spoliées entre 1933 et 1945, 100 000 restent introuvables. Disparues dans des collections privées, vendues sous le manteau, cachées dans des coffres suisses ou autrichiens. Certaines valent des centaines de millions. D’autres sont des dessins de Klimt, des sculptures de Rodin, des livres rares signés par des Juifs allemands contraints de les céder pour survivre. Personne ne sait exactement où elles sont. Jusqu’à ce que des chercheurs du German Institute for Art History (le Kunsthistorisches Institut in Florenz) se disent : « Et si on demandait à une IA de fouiller les archives nazies à notre place ? »
Le problème, c’est que les archives nazies ne sont pas un Google Drive bien rangé.
Les documents saisis après la guerre, inventaires, listes de saisies, correspondances entre les services du Reich, sont éparpillés. Certains sont en allemand, d’autres en français, en anglais, en russe. Certains sont illisibles, déchirés, ou simplement perdus. D’autres ont été volés par les Alliés après 1945. Les États-Unis en ont gardé des milliers au National Archives, la France aussi, mais personne n’a jamais pris la peine de tout scanner et d’en faire un corpus exploitable.
C’est là que l’équipe de Florence entre en jeu. Depuis 2020, ils utilisent une IA entraînée sur plus de 300 000 pages d’archives, principalement celles du Reichsministerium für die besetzten Ostgebiete (le ministère chargé des territoires occupés à l’Est). L’algorithme, développé avec l’université de Heidelberg, est capable de reconnaître les mentions de ventes forcées, les noms de propriétaires juifs, les transferts vers la Suisse ou l’Amérique latine. Il repère aussi les œuvres décrites avec des termes codés : « objet d’art de valeur », « livraison spéciale », « propriété ennemie ».
Résultat ? En deux ans, l’IA a identifié plus de 5 000 œuvres potentiellement spoliées qui n’étaient pas répertoriées dans les bases de données existantes. Parmi elles : des tableaux de Max Liebermann, un peintre juif allemand dont les toiles ont été arrachées à ses héritiers dans les années 1930 ; des meubles de designers baillis par les nazis ; des livres de la bibliothèque personnelle de Thomas Mann, confisqués à son exil aux États-Unis.
Mais voici le vrai problème : et après ?
L’IA trouve des pistes. Les musées et les collectionneurs, eux, ferment les yeux.
Prenez le cas du Städel Museum à Francfort. En 2019, une enquête a révélé que 140 œuvres de sa collection avaient été acquises via des intermédiaires douteux dans les années 1950-1960, une période où les nazis avaient encore des contacts dans le marché de l’art. Le musée a fini par restituer 23 tableaux, mais les autres ? Toujours exposés. Pourquoi ? Parce que prouver la spoliation nazie, c’est prouver que le musée a menti pendant des décennies. Et ça, aucun directeur ne veut l’assumer.
La Suisse, pays complice, bloque aussi.
En 2019, le Conseil fédéral suisse a reconnu que 6 000 œuvres d’art spoliées avaient transité par ses banques ou ses collectionneurs. Pourtant, seulement 1 200 ont été restituées. Le reste ? « Perdu », « introuvable », « trop compliqué à prouver ». Les archives suisses, elles, sont soigneusement triées : ce qui intéresse les chercheurs, c’est souvent ce que les banques ont détruit.
L’IA a ses limites.
L’algorithme de Florence ne fait pas de miracle. Il ne peut pas reconnaître une toile par son style (contrairement à d’autres outils comme Art Recognition, utilisé par des musées américains). Il ne peut pas prouer qu’un tableau a changé de mains sous la contrainte. Il se contente de pointer des anomalies dans les archives : une vente suspecte, un nom barré, une mention de « propriété aryenne » apposée à la main.
Alors, à quoi ça sert ?
À deux choses. D’abord, à faire pression. Quand l’IA trouve une œuvre, elle donne un nom, une date, un lieu. Ça force les musées à justifier leur silence. Ensuite, à éviter que l’histoire ne se répète. Parce que les mêmes mécanismes sont à l’œuvre aujourd’hui : des régimes pillent, des collectionneurs achètent sans poser de questions, et les États ferment les yeux. En 2022, l’Ukraine a demandé l’aide de l’IA pour retrouver 50 000 œuvres volées par la Russie depuis l’invasion. Même combat.
Le vrai obstacle, ce n’est pas la technologie. C’est la mémoire.
Les archives nazies ne sont pas un problème technique. Ce sont des archives de crime. Les utiliser, c’est admettre que des millions de personnes ont été volées, humiliées, tuées. Et ça, personne ne veut le regarder en face.
En 2024, le Kunsthistorisches Institut a lancé un appel à dons pour scanner 100 000 pages supplémentaires. Objectif : étendre la recherche aux œuvres pillées en France, en Belgique, aux Pays-Bas. Mais sans financement, sans coopération des États, sans volonté politique, l’IA ne servira à rien.
Alors, ça marche ?
Oui. Mais pas assez.
L’outil existe. Les preuves aussi. Il manque juste le courage de les utiliser.