Pourquoi 300 km de rivières ne rassurent pas les experts
Le chiffre, c’est celui qu’avance la mairie : 300 km de cours d’eau traités. Soit l’équivalent de la distance entre Hyères et Marseille, si on suivait les méandres de la Gineste, de la Foux, ou du Bras de la Douve. Assez pour se dire que la ville a les moyens de ses ambitions ? Pas forcément. Parce que ces 300 km, c’est avant tout une réponse à court terme. Une opération de sauvetage avant la saison des pluies violentes, pas une solution structurelle. Et puis, il y a le détail qui dérange : les budgets. La ville a mobilisé 2 millions d’euros pour ce nettoyage express. Soit l’équivalent de ce que coûte un an de salaires pour une dizaine d’agents municipaux. À comparer avec les 50 millions dépensés après les inondations de 2020 pour réparer les dégâts. La question qui tue : où est passé l’argent des préventions ?
Pire : même avec ces 300 km débarrassés des branchages et des ordures, personne ne garantit que les crues seront évitées. Les épisodes méditerranéens ne se contentent pas de faire déborder les rivières. Ils transforment aussi les sols en surfaces imperméables, et les réseaux d’assainissement en passoires. À Hyères, comme ailleurs, les nappes phréatiques sont déjà saturées. Un coup de vent, et c’est l’effondrement. Les techniciens de la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement) le savent : les solutions techniques, dragages, digues, bassins de rétention, ne suffisent pas. Il faudrait aussi repenser l’urbanisme, limiter l’artificialisation des sols, et accepter de laisser certaines zones inondables… librement. Sauf que ça, personne n’en parle.
Ce que les associations savent, mais que la mairie tait
Elles sont là, sur le terrain, depuis des années. Les associations comme France Nature Environnement ou le Comité de bassin du Var tirent la sonnette d’alarme depuis des mois : les cours d’eau d’Hyères sont des éponges à déchets. Plastiques, pneus usagés, meubles abandonnés, tout finit par obstruer les écoulements. Résultat : en cas de pluie, l’eau stagne, chauffe, et libère des bactéries. Les analyses de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse le confirment : sur les 100 points de mesure, 30 % des cours d’eau sont en mauvais état écologique. Pourtant, quand on demande à la mairie pourquoi ces zones ne sont pas prioritaires, les réponses sont lisses : « On fait ce qu’on peut avec les moyens qu’on a. » Mais avec quels moyens, exactement ?
Prenez l’exemple du Bras de la Douve, un petit cours d’eau qui traverse le centre-ville. En 2021, une étude de l’Université d’Aix-Marseille avait pointé du doigt son état critique : sédiments en excès, pollution aux métaux lourds, et une capacité d’écoulement divisée par deux en 20 ans. La mairie a promis des travaux. Deux ans plus tard, rien. « On attend les financements européens », explique un élu. Sauf que les fonds européens, ça met du temps. Et que les épisodes méditerranéens, eux, ne patientent pas.
Le vrai problème : personne ne parle des zones urbaines
Quand on évoque les risques d’inondations à Hyères, tout le monde pense aux rivières. Personne ne parle des rues. Pourtant, c’est là que le drame se joue souvent. Prenez l’avenue de la République, un axe majeur de la ville. Après une pluie diluvienne, l’eau s’accumule sur 500 mètres, bloquant la circulation pendant des heures. Pourquoi ? Parce que les caniveaux sont bouchés, que les regards d’égout sont mal entretenus, et que les promoteurs immobiliers ont pavé des zones autrefois perméables. « On a gagné du terrain sur la mer, mais on a perdu en résilience », résume un urbaniste qui a travaillé sur le plan local d’urbanisme (PLU) de la ville. Le PLU, justement, c’est le document qui régit l’aménagement du territoire. Et là, les associations dénoncent un flou artistique : les règles pour limiter l’imperméabilisation des sols sont appliquées à la louche. Résultat : chaque année, 10 hectares de nouvelles surfaces imperméables sont créés à Hyères. Assez pour aggraver les risques d’inondations.
Pourtant, quand on interroge les élus, la réponse est toujours la même : « On a un plan de prévention des risques inondations (PPRI) à jour. » Sauf que le PPRI, c’est du papier. Sur le terrain, les choses bougent moins vite. Prenez le quartier de la Valette, construit dans les années 1970 sur une ancienne zone humide. Aujourd’hui, après chaque épisode pluvieux, c’est l’évacuation. « On nous dit toujours : attendez la prochaine crue pour agir. Mais à force d’attendre, on finit par submerger », lance un riverain, épuisé.
L’automne arrive, et avec lui, les premières pluies
Les prévisions météo ne mentent pas : les épisodes méditerranéens devraient reprendre dès octobre. À Hyères, les services municipaux assurent que « tout est prêt ». Les 300 km de rivières nettoyées, les points de vigilance renforcés, les plans d’évacuation mis à jour. Mais quand on creuse, on tombe sur des failles. Comme ce bassin de rétention construit en 2018 près de la Gineste, qui n’a jamais été rempli à sa capacité maximale. « On a sous-dimensionné les ouvrages », reconnaît un ingénieur du syndicat mixte du bassin du Var, sous le couvert de l’anonymat. « Avec le réchauffement climatique, les modèles de 2018 sont obsolètes. »
Alors, oui, Hyères agit. Elle nettoie, elle drague, elle communique. Mais est-ce que ça suffira ? Les experts s’accordent sur un point : non. Parce que les solutions techniques, sans une vraie politique de prévention et une remise en cause de l’urbanisme actuel, ne sont que des rustines. Et les rustines, ça finit toujours par lâcher.
La dernière question, celle que personne ne pose assez fort : et si la vraie solution était de laisser certaines zones se noyer, plutôt que de bétonner encore plus ?