Le cancer du sein, sujet sérieux ? Pas pour elle
En France, on meurt encore de honte avant de mourir du cancer. Les associations, les campagnes, les discours officiels : tout est dans le bleu, le rose, et cette gravitĂ© de ciment. « On vous sauve la vie, mais pas votre dignitĂ© », rĂ©sume Gallagher, assise dans un cafĂ© prĂšs de Nantes, un verre de vin rouge Ă moitiĂ© vide devant elle. « On vous dit : âCourageâ, âRĂ©silienceâ, âEspoirâ. Mais personne ne vous dit : âPutain, mais câest quoi ce bordel ?â »
Elle a Ă©crit « Un sein, zĂ©ro problĂšme », un one-woman-show oĂč elle parle de son mastectomie, de ses cicatrices, de ses nuits Ă hurler dans sa salle de bain. « Jâai essayĂ© de faire comme tout le monde : je suis allĂ©e en psycho, jâai lu des livres, jâai pleurĂ© devant des films. RĂ©sultat ? Jâavais lâimpression dâĂȘtre une hypocondriaque en costume de victime. » Elle a prĂ©fĂ©rĂ© rire. Pas pour minimiser, non. Pour vider le sujet de son poids.
Le chiffre qui pĂšse
En 2023, 61 000 nouveaux cas de cancer du sein ont Ă©tĂ© diagnostiquĂ©s en France (source : Institut national du cancer). 61 000 femmes qui, Ă un moment, ont dĂ» choisir : soit elles jouent le jeu des associations et des « messages positifs », soit elles assument que la maladie, parfois, ça fait rire. Gallagher a choisi la deuxiĂšme option. « Les gens ont peur de rire, parce quâils ont peur de blesser. Mais blesser, câest aussi dire âtâes forteâ, âtâes courageuseâ. Câest blessant, ça. »
Pourquoi les associations nâaiment pas lâhumour ?
Le 19 octobre, Ă Paris, lâassociation Ruban Rose organisait une confĂ©rence sur « la parole libĂ©rĂ©e face au cancer ». Pas un mot sur lâhumour. Juste des tĂ©moignages larmoyants, des slogans du type « Ensemble, brisons les tabous ». « Brisons-les, oui. Mais pas comme ça », rĂ©torque Gallagher. « Leur tabou Ă eux, câest lâhumour. Parce que si on rit, câest que la maladie nâest plus une fatalitĂ©. Et ça, ça les dĂ©range. »
Elle cite lâexemple dâune patiente, contactĂ©e par une association pour « tĂ©moigner de son courage ». « Ils voulaient une photo en pyjama dâhĂŽpital, les yeux rouges, avec un message du genre âLa vie continueâ. Jâai refusĂ©. Jâai envoyĂ© une photo de moi en maillot de bain, avec un tatouage sur la cicatrice, et le texte : âLa vie continue, mais pas comme vous lâimaginez.â » RĂ©sultat ? Lâassociation a annulĂ© la diffusion. « Trop subversif. »
Ce que les médecins ne disent pas
Gallagher a vu trois oncologues. Aucun ne lui a parlĂ© dâhumour. « Ils mâont parlĂ© de chimio, de radiothĂ©rapie, de surveillance. Personne ne mâa dit : âVous savez, vous pouvez en rire.â » Pourtant, des Ă©tudes (comme celle publiĂ©e dans The Journal of Clinical Oncology en 2019) montrent que lâhumour amĂ©liore la qualitĂ© de vie des patientes. « Mais les mĂ©decins ont peur. Peur de mal faire, peur de choquer. Alors ils restent dans le âcourageâ, ce mot le plus chiant de la langue française. »
Elle raconte lâhistoire dâune amie, opĂ©rĂ©e la veille, Ă qui un infirmier a dit : « Bon, on va vous enlever le sein, mais ne vous en faites pas, câest pour votre bien. » « Câest ça, le âcourageâ : te dire que tu vas souffrir, mais que câest normal. » Gallagher, elle, a prĂ©fĂ©rĂ© dire : « Putain, mais câest quoi ce truc qui me pousse Ă lâaube pour me faire hurler ? »
Le spectacle qui fĂąche
« Un sein, zĂ©ro problĂšme » a tournĂ© dans une dizaine de salles. Pas de standing ovation Ă chaque fois. « Il y a des soirs oĂč le public rit jaune. Des soirs oĂč des femmes pleurent. Des soirs oĂč des hommes sortent en disant : âPutain, mais câest vrai que câest con, tout ça.â » Le spectacle nâest pas une blague. Câest un miroir.
Elle a reçu des messages de patientes qui lui ont Ă©crit : « Enfin quelquâun qui dit ce que je pense. » Dâautres, des associations, lui ont envoyĂ© des mails du type : « Votre approche est inappropriĂ©e. » « InappropriĂ©e ? Non. InĂ©dite, oui. InappropriĂ©e, non. »
Le vrai problĂšme, ce nâest pas le rire
Le vrai problĂšme, câest que le cancer du sein reste un sujet oĂč tout le monde joue les donneurs de leçon. Les associations, les mĂ©decins, les familles : « Vous devez ĂȘtre forte. Vous devez ĂȘtre courageuse. » Comme si la maladie Ă©tait une Ă©preuve morale. « Mais personne ne vous dit : âVous avez le droit dâĂȘtre en colĂšre. Vous avez le droit de rire. Vous avez le droit de dĂ©tester votre corps.â »
Gallagher assume. Elle assume ses cicatrices, ses blagues, ses silences. « Moi, je ne suis pas une survivante. Je suis une femme qui a eu un cancer. Point. » Elle refuse le vocabulaire hĂ©roĂŻque. « On ne âsurvitâ pas Ă un cancer. On vit. Ou on ne vit pas. Câest tout. »
Et aprĂšs ?
Son spectacle se termine par une question : « Alors, on rit ou on pleure ? » Le public rit. Toujours.
Parce que Gallagher a compris une chose simple : le cancer du sein, câest grave. Mais la vie, elle, ne lâest pas toujours. Et câest ça, le vrai tabou. Pas la maladie. La normalitĂ© aprĂšs.
Elle prépare un nouveau spectacle. « Cette fois, je parle de la ménopause. Parce que là aussi, on a le droit de rire. »
La derniĂšre phrase, elle, ne rit pas.
*« Un jour, les associations comprendront que le rire, câest la meilleure des rĂ©sistances. En attendant, elles continueront Ă vendre du âcourageâ en boĂźte. Et nous, on rira encore. »