Le matin, à 5h30, Tan Sri Mohamad, 58 ans, vérifie une dernière fois ses registres. Il a 450 palmiers à huile sur son terrain de 0,8 hectare, près de Johor Bahru. Ce matin-là, il doit choisir : payer le consultant pour la certification RSPO, ou acheter des engrais. Les deux ne rentrent pas dans le même mois. Il opte pour les engrais. Encore une fois.
La RSPO, c’est la certification qui permet de vendre son huile comme « durable ». Sauf que pour Mohamad, comme pour 90 % des petits producteurs malaisiens, c’est un luxe. Selon une étude de la Malaysian Palm Oil Board (MPOB) publiée en 2022, 78 % des exploitations de moins d’un hectare ne peuvent pas se permettre les frais de certification, estimés entre 1 200 et 3 500 euros par an. Un montant qui représente 30 à 50 % de leur chiffre d’affaires annuel. Et ça, c’est sans compter les audits surprises, les frais de traçabilité numérique, ou les amendes si un contrôleur repère une « non-conformité », comme un sac d’engrais mal étiqueté.
Pourtant, les acheteurs européens et américains exigent cette certification. Sans elle, pas de contrat avec des géants comme Cargill ou ADM, qui rachètent 60 % de la production malaisienne. Mohamad le sait. Alors il triche. Un peu. Il signe des papiers pour des surfaces qu’il n’a pas, ou il déclare des pratiques qu’il ne maîtrise pas. « Ils veulent des preuves ? Je leur montre des feuilles vertes. C’est tout ce qu’ils voient. »
Le piège des normes qui ignorent les petits
Le problème, c’est que les normes comme la RSPO ont été conçues pour des plantations de 5 000 hectares, pas pour des lopins comme celui de Mohamad. Les coûts fixes, formation des employés, logiciels de traçabilité, frais de laboratoire, sont les mêmes, quel que soit la taille de l’exploitation. Résultat : les petits producteurs sont soit exclus, soit poussés à la fraude.
Prenez le cas de Sime Darby, le premier producteur mondial d’huile de palme. En 2023, l’entreprise a annoncé qu’elle ne travaillerait plus qu’avec des fournisseurs certifiés d’ici 2025. Une décision saluée par les ONG, mais qui laisse les petits producteurs sur le carreau. « Sime Darby achète 20 % de notre production, explique Mohamad. Si je ne suis pas certifié, ils achètent ailleurs. Alors je certifie… mais pas tout. »
Le gouvernement malaisien a tenté de aider avec des subventions, mais l’argent arrive trop tard. En 2021, le Ministère de l’Agriculture a lancé un fonds de 5 millions de ringgits (1 million d’euros) pour la certification des petits producteurs. Seulement 8 % des bénéficiaires avaient moins d’un hectare. Le reste est allé aux grandes plantations, qui ont les moyens de monter des dossiers complexes.
La certification, c’est comme un club privé. L’entrée coûte cher, et une fois dedans, il faut payer l’abonnement. Sauf que les petits producteurs n’ont ni les économies, ni le temps, ni les contacts pour y entrer.
Ce que les marchés ferment les yeux
Pourtant, tout le monde sait que la fraude existe. En 2021, une enquête de Greenpeace a révélé que 40 % des huiles vendues comme « durables » en Europe provenaient en réalité de zones déboisées illégalement. Des zones où, souvent, des petits producteurs comme Mohamad travaillent sans certification.
Pourquoi les acheteurs ferment-ils les yeux ? Parce que le marché a besoin de volume. Une étude de Chatham House (2023) montre que les contrats « durables » représentent seulement 12 % des achats européens, contre 88 % pour de l’huile non certifiée, mais moins chère. « Ils disent qu’ils veulent du durable, mais quand tu leur montres un prix 30 % plus élevé, ils regardent ailleurs », lance un courtier de Kuala Lumpur sous couvert d’anonymat.
Le pire ? Les petits producteurs finissent par payer deux fois. D’abord parce qu’ils doivent acheter des intrants (engrais, pesticides) plus chers pour compenser les pertes liées à la déforestation ou aux incendies, souvent causés par des voisins non certifiés. Ensuite parce que, quand un acheteur découvre la fraude, il baisse son prix de 15 à 20 %. « On nous vole à deux reprises, résume Mohamad. Une fois par la nature, une fois par les acheteurs. »
La traçabilité, ce leurre pour riches
La RSPO et les autres certifications misent sur la traçabilité numérique. Chaque palme doit être géolocalisée, chaque lot d’huile scanné, chaque transaction enregistrée. Sauf que pour Mohamad, ça ressemble à une blague.
« Je n’ai pas de GPS sur mes palmiers. Je n’ai pas de tablette pour scanner mes sacs. Je n’ai même pas l’électricité tous les jours. Alors comment je fais pour prouver que mon huile est « durable » ? »
Les solutions existent, mais elles coûtent cher. Des startups comme AgriDigital ou Traydster proposent des outils low-cost. Problème : ils ne marchent que si tout le monde les utilise. Or, dans un secteur où 60 % des producteurs sont des petits exploitants, personne ne veut être le premier à payer pour un système qui ne couvrira jamais tout le monde.
Résultat : les petits producteurs restent à la traîne, et les certifications deviennent un système de discrimination déguisé. « C’est comme si on disait : ‘Pour conduire une voiture, il faut un permis. Mais si tu n’as pas de voiture, tu ne peux pas passer le permis.’ », compare un expert de la World Wildlife Fund (WWF) basé à Kuala Lumpur.
Le vrai coût de la transition
Le gouvernement malaisien et les ONG parlent de « transition juste ». En réalité, c’est une transition à sens unique. Les grands groupes s’adaptent, les petits crèvent. Entre 2015 et 2023, le nombre de petites exploitations malaisiennes a chuté de 18 %, selon les données du Department of Statistics Malaysia. La plupart ont été rachetées par des sociétés plus grandes, ou ont abandonné.
Pourtant, ces petits producteurs sont les gardiens d’une partie de la biodiversité. Une étude de l’Université de Malaya (2022) montre que les exploitations de moins d’un hectare abritent 30 % des espèces protégées dans les zones de culture de palme. Parce qu’ils ne déboisent pas massivement. Parce qu’ils connaissent leur terrain. Parce qu’ils n’ont pas les moyens d’acheter des machines qui écrasent tout sur leur passage.
Alors oui, Mohamad triche. Oui, il contourne les règles. Mais qui, dans cette histoire, est vraiment responsable ?
Les certifications ont été conçues pour les riches. Les marchés achètent l’huile la moins chère, peu importe la source. Les régulateurs ferment les yeux. Et les petits producteurs, eux, meurent à petit feu.
La transition écologique, en Malaisie, se joue sans eux. Et ça, c’est le vrai scandale.