En 2023, le Kenya a payé 3,2 milliards de dollars d’intérêts sur sa dette extérieure. Trois fois plus que le budget annuel de santé du pays. Pourquoi ? Parce que les agences de notation occidentales, Moody’s, S&P ou Fitch, lui collent des labels de « risque élevé » comme une tache indélébile. Résultat : les prêteurs exigent des taux usuriers, et les États africains s’endettent encore plus pour rembourser les anciens prêts. C’est ce système que l’Afrique veut casser, en lançant mercredi à Maurice Panafrican Rating Agency (PRA), sa première agence de notation 100 % locale. Une réponse brutale à des décennies de mépris déguisé en « objectivité financière ».
**Pourquoi les pays africains en ont marre des notes « blanches »
Les agences occidentales ne mentent pas. Elles classent simplement l’Afrique comme un continent à haut risque. Problème : leurs critères sont biaisés. Un pays comme le Ghana, stable économiquement, se fait noter pire que la Grèce en pleine crise. Pourquoi ? Parce que les algorithmes intègrent des variables politiques, instabilité perçue, corruption supposée, qui n’ont rien à voir avec la solvabilité réelle. En 2020, la Banque mondiale a reconnu dans un rapport interne (fuité par The Economist) que ces agences sous-notaient systématiquement les pays africains, ce qui alourdissait leur coût de la dette de 1,5 à 2,5 points de pourcentage par an. Sur 100 milliards de dette émise, ça fait 1,5 à 2,5 milliards de dollars de surcoût annuel. Inutile.
Et puis, il y a le mépris affiché. En 2017, un responsable de S&P a déclaré à Bloomberg que « l’Afrique reste un marché émergent, pas encore mature ». Traduction : on vous traite comme des enfants, alors assumez les conséquences. La PRA, elle, promet de noter les pays uniquement sur des critères économiques concrets : dette publique, réserves de change, croissance réelle. Pas de place pour les préjugés.
**Mais cette agence aura-t-elle du poids ?
Oui et non. D’un côté, l’Afrique a enfin un outil pour contrer le narratif occidental. La PRA sera basée à Maurice, un paradis fiscal africain qui connaît le jeu des marchés. Son premier PDG, Koffi Assouan, ancien de la Banque africaine de développement, a les codes pour faire valoir ses notes. Déjà, des pays comme le Nigeria, l’Égypte et l’Afrique du Sud ont annoncé leur intention d’utiliser ses évaluations pour négocier leurs emprunts.
Sauf que les marchés ne changeront pas du jour au lendemain. Les investisseurs institutionnels, fonds souverains, banques européennes, continueront à se fier à Moody’s et S&P. Pourquoi ? Parce que ces géants ont une légitimité historique, des bases de données colossales, et des réseaux d’influence dans les régulateurs occidentaux. La PRA devra prouver sa crédibilité en notant des pays que les autres agences ont sous-estimés… et en voyant ces pays obtenir des taux plus bas. Un cercle vicieux.
Et puis, il y a le risque de deux poids, deux mesures. Si la PRA surnote certains régimes pour des raisons politiques, comme le Maroc ou l’Égypte, alliés stratégiques de l’Afrique du Sud qui pousse le projet, elle perdra toute crédibilité. Les agences occidentales, elles, ont au moins une règle non écrite : ne pas trop pénaliser les pays dont les élites sont proches de l’Occident. La PRA devra trancher entre indépendance et réalisme.
**Ce que cette agence révèle des fractures du continent
La PRA n’est pas qu’un outil financier. C’est un symbole. Un symbole de l’échec de la coopération économique africaine. Parce que oui, l’Afrique a des institutions régionales, la Banque africaine d’import-export, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), mais aucune n’a le poids des géants occidentaux. La PRA, c’est la preuve que l’Afrique préfère se battre seule plutôt que d’attendre une réforme des agences existantes.
Et puis, il y a la question de la dette elle-même. Les pays africains ne veulent pas juste de meilleures notes. Ils veulent annuler une partie de leur dette, comme l’a fait l’Argentine en 2020. Mais les créanciers occidentaux refusent. La PRA pourrait devenir un levier de négociation : « Si vous ne nous donnez pas de meilleures conditions, nous irons voir nos partenaires asiatiques ou chinois pour financer nos projets. » La Chine, d’ailleurs, observe ce lancement avec un intérêt particulier. Pékin a déjà sa propre agence de notation, Dagong, qui note les pays africains beaucoup plus favorablement que les occidentales. Si la PRA marche, elle pourrait devenir un outil pour désoccidentaliser l’économie africaine.
**Le vrai défi : faire bouger les marchés
L’exemple du Brésil montre les limites d’une agence locale. Dans les années 2000, le pays a créé AQR, une agence de notation nationale. Résultat ? Les investisseurs ont continué à se fier à S&P et Moody’s. Pourquoi ? Parce que les marchés fonctionnent avec des habitudes. Changement de notation = risque perçu = fuite des capitaux. La PRA devra convaincre les investisseurs que ses évaluations sont plus fiables que celles des géants. Pas évident.
Et puis, il y a un détail qui tue : les agences occidentales contrôlent les données. Elles décident ce qui est « risqué » ou non. La PRA devra construire ses propres modèles, avec ses propres sources. Coûteux. Complexe. Mais nécessaire.
**Ce que ça change pour les États africains
Pour un pays comme l’Éthiopie, en pleine crise de la dette, une meilleure note pourrait signifier des emprunts à 5 % au lieu de 9 %. Sur 10 ans, ça fait une économie de 400 millions de dollars. Pas négligeable. Mais attention : si la PRA surnote un pays et que celui-ci ne peut pas rembourser, sa crédibilité sera anéantie en six mois.
Le vrai test viendra quand la PRA notera un pays occidental. Parce que là, les marchés réagiront violemment. Si elle donne une note trop basse à la France ou à l’Allemagne, les investisseurs la boycotteront. Si elle est trop clément, elle perdra toute légitimité. C’est le serpent qui se mord la queue.
**La dette africaine, un problème systémique
Au fond, la PRA ne résout pas le vrai problème : l’Afrique est endettée parce que son modèle économique est brisé. Les pays du continent empruntent pour rembourser l’ancienne dette, pas pour investir dans des infrastructures ou l’éducation. En 2022, 40 % des recettes fiscales de l’Afrique du Sud sont allées à servir la dette. 40 %. Pas pour les hôpitaux, pas pour les routes, mais pour payer les créanciers.
La PRA peut aider à réduire le coût de cette dette. Mais elle ne changera pas le système. Pour ça, il faudrait une annulation massive de dettes, une réforme des institutions financières internationales, et une vraie souveraineté monétaire. La PRA, c’est un premier pas. Un pas nécessaire, mais insuffisant.
Ce qui se joue à Maurice, ce n’est pas qu’une agence de notation. C’est une guerre économique. Et l’Afrique, cette fois, a décidé de ne plus jouer avec les règles des autres.