Les HPI sont souvent confondus avec des maladies mentales

À Nice, la neuropsychologue Mélanie Dolidon alerte sur les dérives du diagnostic du haut potentiel intellectuel. Un flou qui retarde les prises en charge réelles et expose les patients à des erreurs graves. Voici pourquoi ce débat n’est pas une question de mode, mais de santé publique.

Publié le 5 octobre 2026 à 20:10
Les HPI sont souvent confondus avec des maladies mentales

Le piège des étiquettes faciles

Le HPI, c’est le nouveau « tout va bien, c’est juste que vous êtes différent ». Un diagnostic qui rassure, qui donne l’impression d’avoir enfin une case à cocher. Sauf que cette case, parfois, cache un vrai problème. « On me demande souvent : ‘Docteur, mon enfant est HPI, est-ce qu’il peut aussi avoir un TDAH ?’ » raconte Mélanie Dolidon. « La réponse est oui, mais pas parce que le HPI ‘attire’ les troubles. Parce que les deux peuvent coexister, et qu’on a tendance à ne voir que le QI. »

Le problème ? Les critères du HPI sont flous. Un QI entre 130 et 140 suffit souvent pour qu’un professionnel lance le diagnostic. Pourtant, aucun organisme international, ni l’OMS ni l’American Psychological Association, ne reconnaît le HPI comme une entité médicale. « C’est un concept culturel, pas scientifique », insiste la neuropsychologue. Pourtant, en France, les bilans cognitifs pour HPI explosent. Entre 2010 et 2020, leur nombre a augmenté de 400 %, selon les données de la Fédération Française des Centres de Ressources Autisme (FFCRA). Une partie de ces enfants aurait dû être orientée vers d’autres spécialistes : psychiatres, orthophonistes, ou même neurologues.

Pourtant, beaucoup de parents et de professionnels s’arrêtent là. « On a peur de ‘casser le rêve’ du HPI », explique Dolidon. « Comme si dire à un enfant qu’il est ‘juste’ surdoué était pire que lui dire qu’il a un trouble du langage ou de l’attention. » Sauf que le HPI, sans autre diagnostic, ne justifie pas à lui seul des difficultés scolaires, des troubles anxieux, ou des comportements à risque. « Un enfant HPI peut avoir des problèmes, mais ce n’est pas parce qu’il est HPI », tranche-t-elle. Le vrai danger ? Les faux diagnostics deviennent des vérités auto-réalisatrices. Un enfant étiqueté HPI va être orienté vers des méthodes adaptées aux « précoces », des cours accélérés, des interactions avec des pairs stimulants. Sauf que si, en réalité, il souffre d’un TSA ou d’un TDAH, ces méthodes peuvent aggraver ses difficultés. « On lui donne des clés qui ne lui sont pas destinées », résume Dolidon.

Et les adultes ? La tendance est la même. « Je vois des quadras qui me disent : ‘J’ai découvert que j’étais HPI à 40 ans, et ça a tout changé.’ » Changé ? Oui, mais pas toujours en bien. Parce que derrière ce diagnostic, il peut y avoir une dépression non traitée, un burn-out, ou même un trouble bipolaire. « Le HPI devient une excuse : ‘Je suis comme ça, c’est normal.’ » Alors que la vraie question est : « Pourquoi vous allez mal ? »

Le HPI n’est pas une fatalité. C’est un point de départ. Un point de départ qui peut mener à une impasse si on ne creuse pas plus loin.

L’industrie du HPI : quand le diagnostic devient un business

À Nice, comme ailleurs en France, les cabinets spécialisés dans le HPI pullulent. Certains sont sérieux, d’autres moins. « Il y a des gens qui font des bilans en une heure, avec trois tests, et hop : vous êtes HPI », raconte Dolidon, exaspérée. « C’est du grand n’importe quoi. »

Le problème, c’est que ce marché est peu régulé. Pas de formation obligatoire pour poser un diagnostic de HPI. Pas de remboursement systématique par la Sécurité sociale (même si certaines mutuelles prennent en charge). Résultat : des parents dépensent des centaines d’euros pour un diagnostic qui, dans bien des cas, ne mène nulle part. « Certains centres facturent 500 à 800 euros un bilan, alors qu’un vrai bilan neuropsychologique complet coûte bien plus cher, et devrait être remboursé », souligne la spécialiste.

Et puis, il y a l’effet de mode. « Tout le monde veut être HPI maintenant », constate Dolidon. « C’est devenu tendance, comme le veganisme ou le minimalisme. » Les réseaux sociaux amplifient le phénomène : des influenceurs parlent de leurs « particularités HPI », des forums regorgent de témoignages de gens qui « se découvrent » surdoués. « Le problème, c’est que ces récits sont souvent biaisés », avertit-elle. « On ne voit que les succès, les gens qui ont ‘trouvé leur voie’ grâce au HPI. Mais on ne parle pas de ceux qui ont été mal orientés, ceux qui ont perdu des années à chercher des réponses là où il n’y en avait pas. »

Pourtant, le HPI reste un sujet sensible. « Les associations de précoces me traitent de ‘casseuse de rêves’ quand je dis que le HPI n’est pas une solution miracle », admet Dolidon. « Mais c’est mon rôle de dire les choses comme elles sont. » Parce que derrière chaque diagnostic de HPI, il y a une vie. Une vie qui peut basculer si on s’arrête trop tôt.

Ce que les professionnels devraient faire, et ce qu’ils ne font pas

Alors, que faire ? Mélanie Dolidon a une réponse claire : « Un diagnostic de HPI doit être un tremplin, pas une fin en soi. »

  1. Ne pas s’arrêter au QI. Un bilan cognitif complet doit inclure des tests d’évaluation des fonctions exécutives, de la mémoire, de l’attention. « Un QI élevé ne dit rien sur la façon dont une personne fonctionne au quotidien », rappelle-t-elle.

  2. Croiser les regards. Un neuropsychologue seul ne suffit pas. « Il faut travailler avec des psychiatres, des psychomotriciens, des orthophonistes. » Parce que le HPI peut masquer d’autres troubles, ou les aggraver.

  3. Éviter les raccourcis. « Si un enfant a des difficultés scolaires, ce n’est pas parce qu’il est HPI qu’il faut le mettre dans une classe ‘pour surdoués’. » Parfois, il a juste besoin d’un cadre adapté, pas d’être isolé avec d’autres « précoces ».

  4. Ne pas confondre HPI et troubles. « Un TDAH, un TSA, une dépression, ce ne sont pas des conséquences du HPI. Ce sont des pathologies à part entière. » Et elles nécessitent des prises en charge spécifiques.

  5. Former les médecins. « Beaucoup de pédiatres et de généralistes ne savent pas faire la différence entre un HPI et un trouble neurodéveloppemental », regrette Dolidon. « Il faudrait des modules de formation obligatoires. »

Pourtant, rien de tout cela n’est systématique. « On a encore trop de cas où les parents reviennent me voir, désespérés, parce qu’on leur a dit que leur enfant était ‘juste HPI’, alors qu’il avait besoin d’autre chose », raconte-t-elle.

Le pire ? Ces erreurs ont un coût humain. Un adolescent diagnostiqué HPI alors qu’il souffre d’un trouble anxieux peut se retrouver sans aide pendant des années. Un adulte en burn-out, étiqueté « hypersensible HPI », peut voir sa dépression s’aggraver parce qu’on ne lui propose que des techniques de « gestion du stress », sans traitement adapté.

Le vrai débat : et si le HPI n’était qu’un symptôme ?

Mélanie Dolidon pousse la réflexion plus loin. « Et si, derrière beaucoup de diagnostics de HPI, il y avait en réalité une difficulté à s’adapter à un monde qui ne nous convient pas ? »

Le HPI, souvent, c’est l’histoire d’un enfant ou d’un adulte qui ne rentre pas dans les cases. Trop sensible, trop intense, trop différent. « On préfère lui coller une étiquette rassurante, ‘surdoué’, plutôt que d’affronter la vraie question : pourquoi ce système ne lui convient pas ? »

Pour elle, le HPI est avant tout un marqueur de vulnérabilité sociale. « Les enfants HPI sont souvent des enfants qui ne supportent pas l’école traditionnelle, qui ont du mal avec l’autorité, qui se sentent incompris. » Mais les étiqueter ne résout pas le problème. « Au contraire, ça peut les enfermer dans une identité qui ne leur correspond pas », warns-elle.

Le vrai enjeu ? Arrêter de voir le HPI comme une solution, et commencer à le voir comme une alerte. Une alerte qui doit pousser à chercher plus loin. « Si un enfant est en souffrance, qu’il ait un QI de 160 ou de 80, le problème n’est pas son intelligence. C’est son environnement. »

Ce que les parents doivent savoir avant de se lancer

Vous avez un doute ? Votre enfant (ou vous-même) semble « différent » ? Voici ce que vous devez faire, et surtout, ce que vous devez éviter :

  • Évitez les bilans ‘express’. Un vrai bilan neuropsychologique prend au moins trois heures, avec plusieurs séances. « Si on vous propose un diagnostic en une heure, fuyez », lance Dolidon sans hésiter.

  • Ne vous fiez pas aux tests en ligne. Les questionnaires « suis-je HPI ? » qui pullulent sur internet sont inutiles. « Un QI mesuré sur un site, c’est comme peser son chat avec une balance de cuisine : ça donne une idée, mais ce n’est pas fiable », compare-t-elle.

  • Demandez un compte-rendu détaillé. Un bon bilan doit inclure tous les tests réalisés, pas juste le QI. « Si on ne vous donne qu’un chiffre, c’est qu’on vous cache quelque chose », assure-t-elle.

  • Ne vous arrêtez pas au HPI. « Si votre enfant a des difficultés, ne vous contentez pas de ce diagnostic. Insistez pour qu’on explore d’autres pistes », conseille-t-elle.

  • Méfiez-vous des ‘communautés’ HPI. Les groupes Facebook et forums dédiés peuvent être utiles, mais « attention aux dérives », prévient Dolidon. « Certains membres y trouvent des réponses là où il n’y en a pas, et ça peut retarder une vraie prise en charge. »

  • Parlez-en à un professionnel de confiance. « Un bon psychiatre ou psychologue ne vous dira pas ‘vous êtes HPI, c’est tout’. Il vous posera des questions sur votre vie, vos difficultés, vos émotions. »

Le HPI n’est pas une fatalité. Mais l’ignorer ou le prendre pour une vérité absolue en est une.

La dernière question : et si on arrêtait de chercher des étiquettes ?

À force de vouloir tout expliquer par le HPI, on en oublie parfois l’essentiel : les difficultés ne viennent pas toujours d’un QI élevé. Elles viennent souvent d’un monde qui ne sait pas les accueillir.

Mélanie Dolidon le dit sans détour : « Le vrai problème, ce n’est pas le HPI. C’est qu’on ne sait pas gérer la différence. »

Alors, plutôt que de courir après des diagnostics rassurants, peut-être faudrait-il commencer par une question simple : « Comment aider cette personne, là, maintenant ? »

Pas de réponse facile. Juste une certitude : le HPI ne doit pas devenir une prison. Il doit rester une porte d’entrée. Une porte d’entrée vers d’autres questions, d’autres réponses, d’autres solutions.

Sinon, on risque de continuer à voir des enfants, des adultes, des vies entières se perdre dans un diagnostic qui n’en est pas un.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie