En 2017, quand la première étude de faisabilité a été commandée, les promoteurs parlaient d’une halte routière moderne, stratégique, indispensable pour les automobilistes de l’autoroute 73. Sept ans plus tard, le projet de Beauceville obtient enfin son feu vert de la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ). Sauf que personne ne sait vraiment à quoi ressemblera ce bout de terrain entre deux sorties, ni pourquoi ça a pris autant de temps pour en arriver là . Et surtout, personne ne mesure encore son utilité réelle pour les usagers ou les commerces locaux.
Un projet qui traîne depuis trop longtemps
Le dossier a été déposé en 2017 par Halte Beauceville, une société anonyme dont on ne connaît pas grand-chose : ni les actionnaires, ni le budget exact, ni même le promoteur principal. Juste un nom et une adresse postale. La CPTAQ a mis sept ans à rendre son avis, un délai normal pour un dossier agricole, mais anormal pour un projet d’infrastructure routière, où les décisions sont souvent plus rapides. Pourquoi cette lenteur ?
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D’abord, les tergiversations politiques. La Ville de Beauceville a soutenu le projet dès le départ, mais sans jamais en assumer la responsabilité financière. Résultat : le promoteur a dû négocier avec trois paliers de gouvernement (municipal, régional, provincial) sans jamais avoir de réponse claire sur qui paierait quoi. En 2020, la MRC de Beauce a même tenté de se désengager, prétextant un manque de garanties économiques.
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Ensuite, les riverains qui bloquent. Pas à cause du projet en lui-même, mais parce que personne ne savait ce qu’il adviendrait des terres agricoles voisines. La CPTAQ a fini par autoriser le projet… sous conditions : le promoteur devra prouver que les terres perdues pour l’agriculture seront compensées ailleurs. Un détail qui n’intéresse personne, sauf les agriculteurs locaux, qui se demandent pourquoi on touche à leurs champs pour une halte dont ils ne veulent pas.
Mais Ă quoi bon, au fond ?
Le Québec compte déjà 12 haltes routières sur ses autoroutes. La 73, elle, n’en avait aucune. Pourquoi en construire une maintenant ?
Les promoteurs avancent trois arguments :
- Un manque criant de services entre Québec et Sherbrooke. Le dernier arrêt avant Beauceville se trouve à 30 kilomètres, soit 20 minutes de route. Problème : depuis 2017, des stations-service et des restaurants ont ouvert le long de l’autoroute. Donc le besoin était-il si urgent ?
- Un coup de pouce à l’économie locale. La Ville espère attirer des touristes et des travailleurs de passage. Sauf que Beauceville, à 1h30 de Québec, n’est pas une destination. Les automobilistes qui s’y arrêtent aujourd’hui le font par hasard, pas par choix.
- Une question de sécurité. Les promoteurs disent vouloir réduire les accidents liés à la fatigue. Sauf que les statistiques du ministère des Transports ne montrent aucune hausse des accidents sur ce tronçon.
Ce que les chiffres ne disent pas
Une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publiée en 2022 révèle que seulement 8 % des automobilistes sur l’autoroute 73 s’arrêtent dans une municipalité de moins de 20 000 habitants. Beauceville en compte 12 000. Donc même si la halte ouvre, qui l’utilisera ?
Le promoteur mise sur les camions, qui représentent 20 % du trafic sur la 73. Problème : les poids lourds ont leurs propres aires de repos, souvent mieux équipées.
Le vrai jeu : qui paie, et pour quoi faire ?
Le coût du projet est estimé entre 15 et 20 millions de dollars. Personne ne sait encore qui financera quoi. La Ville de Beauceville refuse d’investir plus de 2 millions, soit 10 % du budget. Le reste devrait venir de subventions provinciales ou de partenariats privés. Sauf que les investisseurs privés ne se bousculent pas.
Pourquoi ? Parce que personne n’a fait d’étude de marché sérieuse. On ne sait pas si les commerces autour auront assez de clients pour rentabiliser l’investissement. Et si c’est le cas, dans combien de temps ?
Ce qui se joue derrière les coulisses
Derrière ce projet, il y a une bataille plus large : qui contrôle les terres le long des autoroutes ?
- Les promoteurs veulent des terrains à prix réduit pour attirer des franchises (fast-food, stations-service).
- Les agriculteurs veulent protéger leurs terres, même si elles ne sont pas cultivées.
- Les municipalités veulent des revenus fiscaux, mais sans assumer les risques.
Résultat : tout le monde attend que quelqu’un d’autre prenne les décisions.
Et après ?
La CPTAQ a donné son accord. Maintenant, il faut que le promoteur trouve des financements, négocie avec les propriétaires fonciers et commence les travaux. Mais même si tout se passe bien, la halte ne sera pas prête avant 2026.
Alors Ă quoi bon ?
Peut-être à rien. Peut-être que Beauceville aura enfin son bout de bitume avec quelques tables et des toilettes. Peut-être que les automobilistes l’ignoreront. Ce qui est sûr, c’est que sept ans après le départ, personne n’a encore répondu à la seule question qui compte : est-ce que ça servira à quelque chose ?