Un capital dérisoire pour une usine géante
Guizhou Tyre, le fabricant chinois de pneumatiques, a immatriculé sa filiale marocaine avec 9 000 euros de capital. Neuf mille euros. Pour une usine censée produire six millions de pneus par an à Tanger Tech. Le chiffre est dans l’avis boursier n° 2026-052, publié mercredi. Assez pour acheter trois voitures d’occasion. Assez pour payer six mois de loyer dans un bureau correct à Casablanca. Assez pour rien, en fait, quand on parle d’une usine industrielle.
Pourtant, c’est bien de ça qu’il s’agit. Advance Tyre Morocco SAS, c’est le nom officiel. Une coquille vide, ou presque. Le capital déclaré ? 99 000 dirhams, soit à peine plus que le SMIG marocain multiplié par deux. Une blague. Une provocation, même. Parce que six millions de pneus, ça ne s’improvise pas. Ça demande des machines, des employés, des entrepôts, des routes pour transporter la marchandise. Ça demande des millions, pas des milliers.
Alors où est l’argent ?
L’État marocain joue les complices
Tanger Tech, c’est la zone franche la plus ambitieuse du Maroc. Un parc industriel de 4 500 hectares, censé attirer les investisseurs étrangers avec des avantages fiscaux et douaniers. Zéro TVA, zéro droits de douane pendant dix ans. Une aubaine pour les multinationales. Sauf que dans ce cas précis, la multinationale chinoise arrive avec les poches vides. Ou presque.
Le problème, c’est que personne ne vérifie. Les autorités marocaines, habituées à courtiser les investisseurs, ferment les yeux. Les chiffres ? On les prend pour acquis. La réalité ? Elle se construit après. Les promesses d’embauche, les études de marché, les contrats avec les fournisseurs locaux… Tout ça, ça se négocie une fois l’usine sur pied. Pas avant.
Guizhou Tyre n’est pas la première entreprise à jouer ce jeu. Mais elle est l’une des plus visibles. Parce que six millions de pneus, ça fait du bruit. Ça fait des emplois, des infrastructures, des partenariats. Ça fait croire que le Maroc attire enfin les gros poissons. Sauf que le poisson est déjà mort quand on le pèse.
Le vrai business n’est pas la production
Advance Tyre Morocco, c’est d’abord un nom. Un nom qui sonne bien. Un nom qui peut servir de vitrine pour d’autres projets. Parce que Guizhou Tyre, en Chine, c’est une entreprise en difficulté. En 2023, elle a perdu 1,2 milliard de yuans (environ 160 millions d’euros). Ses dettes s’accumulent. Ses actionnaires se retournent. Alors oui, elle vient au Maroc avec une usine fantôme. Pas pour produire, mais pour blanchir son image.
Le vrai business, c’est ailleurs. C’est dans les subventions marocaines, dans les terres bon marché, dans les main-d’œuvre sous-payée. C’est dans l’espoir, pour les autorités locales, d’attirer d’autres investisseurs en montrant qu’on peut installer une usine sans rien demander. Même si c’est une usine qui n’existe pas encore.
Les ouvriers attendront
À Tanger Tech, les chantiers sont en cours. Les grues tournent. Les bureaux se remplissent. Mais les machines ? Elles ne sont pas encore là. Les employés ? Ils ne sont pas encore embauchés. Parce que pour l’instant, il n’y a rien à produire.
Guizhou Tyre mise sur un effet d’annonce. Sur l’idée que l’usine va arriver, que les emplois vont suivre, que le Maroc va enfin devenir une plaque tournante du pneumatique. Sauf que sans argent, sans machines, sans plan concret, tout ça reste du vent.
Les ouvriers, eux, attendront. Comme ils attendent toujours. Parce qu’au Maroc, quand un investisseur étranger promet des emplois, la patience est une vertu nationale.
Le Maroc paiera la note
Le plus ironique, c’est que c’est le Maroc qui va finir par payer. Pas directement, bien sûr. Pas avec des impôts ou des taxes. Mais indirectement. Parce que quand une usine comme celle-là s’installe, c’est toute la région qui doit s’adapter. Les routes doivent être élargies. Les écoles doivent être construites. Les hôpitaux doivent être renforcés. Et tout ça, c’est le contribuable marocain qui le finance.
Guizhou Tyre, elle, elle aura eu son usine. Son nom. Sa vitrine. Et elle partira quand bon lui semblera.
Parce que c’est comme ça que ça marche. Les multinationales viennent, elles prennent ce qu’elles veulent, et elles laissent le reste.
Et le Maroc, lui, il reste avec les dettes.
Et les pneus qui n’ont jamais été produits.