Les pays riches parlent, mais ne financent pas
La semaine dernière, Ajay Banga, le président de la Banque mondiale, a balayé d’un revers de main les discours lénifiants sur la « coopération internationale ». « Les promesses de 2015 sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) ? On est à 40 % d’avancement, et encore, c’est optimiste », a-t-il lâché lors d’un discours à Washington. Traduction : les 100 milliards de dollars promis par les pays du G20 pour l’Afrique chaque année ? 12 milliards ont été versés en 2022. Le reste ? Des vœux pieux ou des fonds détournés vers des projets phares, barrages, autoroutes, qui ne créent pas un emploi stable pour dix.
Prenez le cas de l’Inde. Le gouvernement Modi a lancé en 2020 un plan pharaonique pour former 500 millions de travailleurs aux compétences « futures ». Résultat ? 3 % des bénéficiaires ont trouvé un emploi stable après formation, selon une étude de l’Indian Institute of Technology. Le reste ? Des diplômes sans valeur, des dettes étudiantes, et une génération sacrifiée sur l’autel du néolibéralisme.
Et les États-Unis ? Ils financent à tour de bras l’innovation en silice, IA, biotech, quantique, mais 0,3 % de leur budget R&D va vers les pays du Sud. Pourquoi ? Parce que les emplois du futur, eux, se créent dans les usines de semi-conducteurs de Taïwan ou les data centers de Virginie. Le reste du monde ? On lui vend des licences logicielles et des prêts à taux usuriers.
Le piège des financements privés : quand les fonds fuient
La Banque mondiale mise sur les investisseurs privés pour combler le trou. Problème : ces derniers ne financent que ce qui rapporte. Or, 70 % des emplois à créer d’ici 2030 seront dans des secteurs peu rentables, éducation, santé publique, agriculture familiale. Personne ne veut investir dans un hôpital en Ouganda ou une coopérative de riziculteurs au Bangladesh. Trop risqué, trop lent.
Résultat ? Les fonds se concentrent sur des niches : les fintechs en Afrique (comme M-Pesa au Kenya, qui a bien sûr des actionnaires occidentaux), ou les énergies renouvelables « premium » (panneaux solaires pour les riches, pas pour les villages sans électricité). En 2022, 90 % des investissements « verts » en Afrique ont été captés par des projets liés au lithium ou à l’hydrogène, des matières premières, pas des emplois.
Et quand un fonds privé daigne s’intéresser à l’emploi local, c’est souvent pour des usines délocalisées. Comme cette zone franche au Vietnam où Foxconn emploie 150 000 personnes… pour assembler des iPhones à 3 dollars de l’heure. Stable ? Non. Qualifiant ? Encore moins.
L’Afrique, terrain d’expérimentation d’un échec
En Éthiopie, le gouvernement a lancé en 2015 un méga-projet : industrialiser le pays en 10 ans. Objectif : créer 2 millions d’emplois manufacturiers. Trois ans plus tard, les chiffres officiels parlent de 120 000 emplois créés. Sauf que :
- 80 % sont des contrats précaires (pas de sécurité sociale, pas de syndicalisation).
- 60 % des usines dépendent de matières premières importées (textile chinois, pièces électroniques turques).
- Aucun de ces emplois n’est lié à une filière locale, pas de sous-traitance éthiopienne, pas de formation en amont.
Pourtant, la Banque mondiale vante ce modèle comme un « succès ». Pourquoi ? Parce que ça marche pour les actionnaires. Les usines sont détenues par des fonds souverains chinois ou des groupes sud-coréens. L’Éthiopie, elle, paie les infrastructures.
Ce que les chiffres occultent : la dette comme outil de contrôle
En 2020, la Banque mondiale a prêté 50 milliards de dollars à des pays africains pour « relancer l’économie post-Covid ». À quelles conditions ? Que ces États réorientent leurs budgets vers les secteurs jugés « attractifs » par les bailleurs. Traduction : moins d’argent pour l’éducation, plus pour les zones franches. Au Ghana, par exemple, 40 % du budget santé a été réduit entre 2021 et 2023 pour financer un parc technologique vide.
Résultat ? 1 jeune sur 3 en Afrique subsaharienne est au chômage ou sous-employé (Banque africaine de développement, 2023). Et les prêts ? Ils s’accumulent. Le Nigeria doit 30 % de son PIB en dette extérieure. L’Égypte, 45 %. Qui va les rembourser quand ces pays n’ont pas d’emplois à créer ?
La vraie question : et si on arrêtait de mentir ?
La Banque mondiale et les institutions financières savent une chose : le capitalisme actuel ne créera pas ces 800 millions d’emplois. Pas parce qu’il est « lent », mais parce qu’il est structurellement incapable de le faire sans remettre en cause son modèle. Il faudrait :
- Taxer les superprofits des GAFAM et les réinvestir dans l’éducation publique. Aujourd’hui, 0,05 % des bénéfices de Meta ou Google vont vers des programmes de formation en Afrique.
- Délocaliser autrement : pas des usines low-cost, mais des chaînes de valeur locales. Exemple ? Le Bangladesh exporte 4 milliards de dollars de vêtements par an. Aucun de ces vêtements n’est conçu localement. Pourquoi ? Parce que les marques occidentales gardent le contrôle.
- Annuler une partie de la dette des pays les plus pauvres. Pas par charité, mais parce que personne ne remboursera quand les économies s’effondrent.
Au lieu de ça, on nous sort des rapports avec des pourcentages soigneusement choisis. On nous parle de « résilience », de « transition juste », de « partenariats public-privé ». Des mots. Toujours des mots.
La prochaine génération, elle, attend des faits. Et pour l’instant, personne ne lui en propose.