Des travailleurs sous menace d’expulsion malgré leur emploi actuel
Pour des milliers de salariés québécois, la situation administrative devient un risque professionnel. Ces derniers, souvent arrivés au Québec par des voies non conformes aux règles d’immigration, occupent des postes difficiles à pourvoir localement. Leur présence est tolérée tant qu’ils remplissent leurs fonctions, mais leur statut reste suspendu à une décision administrative qui pourrait, à tout moment, entraîner leur expulsion. Pour ces employés, la perspective d’une séparation forcée avec leur emploi, parfois après des années de contribution, crée une insécurité permanente. Les employeurs, quant à eux, se retrouvent dans une position délicate : dépendants de cette main-d’œuvre pour maintenir leur production, ils ne peuvent pourtant pas garantir leur protection contre les mesures gouvernementales.
Cette tension illustre un paradoxe récurrent au Québec : comment concilier la nécessité de contrôler les flux migratoires avec les besoins criants de certains secteurs économiques ?
Un secteur manufacturier en dépendance structurelle
Le cas de Canam n’est pas isolé. Plusieurs entreprises du secteur manufacturier, confrontées à un vieillissement de la main-d’œuvre locale et à un taux de chômage structurellement bas, ont recours à des travailleurs étrangers en situation irrégulière pour combler des pénuries. Ces emplois, souvent peu qualifiés mais essentiels à la chaîne de production, sont difficiles à automatiser ou à confier à des travailleurs locaux en raison de leur localisation géographique ou de leur spécificité technique.
Pour les entreprises, le recours à cette main-d’œuvre présente un double avantage : elle permet de maintenir l’activité économique sans dépendre des délais parfois longs des procédures de recrutement international légal, et elle limite les coûts salariaux par rapport à des profils qualifiés. Cependant, cette pratique expose les employeurs à des risques juridiques croissants, alors que les autorités migratoires renforcent leurs contrôles.
Les expulsions, lorsqu’elles surviennent, perturbent non seulement la vie des travailleurs concernés, mais aussi la planification des ressources humaines des entreprises. Un départ inattendu peut entraîner des arrêts de production, des surcoûts de formation pour remplacer le salarié, ou même la perte de contrats clients en cas de retard.
Le gouvernement face à un dilemme économique et politique
Le nouveau gouvernement du Parti québécois, dirigé par Paul St-Pierre Plamondon, hérite d’un dossier migratoire complexe. La ministre responsable de l’Immigration, Catherine Gentilcore, s’apprête à présenter le premier plan sectoriel du gouvernement, une étape clé pour définir les priorités du Québec en matière d’accueil des étrangers.
La demande de Marc Dutil s’inscrit dans un débat plus large sur la gestion des flux migratoires au Québec. D’un côté, les partisans d’un contrôle strict des frontières estiment que toute dérogation aux règles affaiblit la crédibilité du système et encourage les arrivées non déclarées. De l’autre, les défenseurs d’une approche pragmatique soulignent que les expulsions de travailleurs déjà intégrés économiquement créent des déséquilibres inutiles.
Le gouvernement doit arbitrer entre plusieurs impératifs : répondre aux attentes d’une partie de l’électorat qui réclame un durcissement des politiques migratoires, éviter une pénurie de main-d’œuvre dans des secteurs stratégiques, et maintenir la cohésion sociale en évitant une stigmatisation excessive des travailleurs sans-papiers.
Jusqu’à présent, aucune position officielle n’a été prise sur la question des expulsions ciblant des salariés en poste. Le silence du gouvernement laisse planer une incertitude sur les critères qui pourraient être appliqués à l’avenir.
Quels mécanismes pour une régularisation encadrée ?
Plusieurs modèles existent ailleurs pour régulariser des travailleurs en situation irrégulière, à condition qu’ils remplissent certaines conditions. Au Canada, des voies comme le permis de travail ouvert pour travailleurs temporaires offrent une solution temporaire, mais restent soumises à des quotas.
Au Québec, aucune mesure de ce type n’a été mise en place. Les voies légales de régularisation, comme les programmes provinciaux d’accueil des travailleurs qualifiés, sont souvent longues et exigeantes. Pour les employés en situation irrégulière, l’accès à ces dispositifs est rarement possible sans risquer une expulsion immédiate.
Une solution intermédiaire pourrait consister à instaurer un moratoire sur les expulsions pour les travailleurs déjà employés, le temps d’évaluer leur éligibilité à une régularisation progressive. Cette approche permettrait aux entreprises de planifier leur main-d’œuvre sans crainte de perturbations soudaines, tout en offrant une perspective aux salariés concernés.
Cependant, une telle mesure soulèverait des questions sur son coût pour les finances publiques, ainsi que sur les critères de sélection des bénéficiaires. Qui serait éligible ? Les travailleurs en poste depuis plus de deux ans ? Ceux occupant des métiers en tension ? Les familles réunies ?
Un débat qui oppose vision sécuritaire et réalisme économique
La position de Marc Dutil cristallise deux visions opposées de la gestion migratoire. Pour ses détracteurs, toute concession aux expulsions envoie un signal dangereux : celui d’un assouplissement des règles au détriment de l’ordre public. Les critiques rappellent que les flux migratoires irréguliers ne se limitent pas aux travailleurs, mais incluent aussi des personnes exploitées ou en situation de vulnérabilité, pour qui une régularisation systématique pourrait aggraver les risques.
À l’inverse, les défenseurs d’une approche pragmatique estiment que les expulsions de travailleurs intégrés nuisent à l’économie sans apporter de bénéfice sécuritaire. Ils soulignent que ces salariés, souvent issus de l’immigration régulière avant leur basculement dans l’irrégularité, contribuent déjà au système via leurs impôts et leur consommation.
Le vrai point de divergence ne porte pas sur les besoins des entreprises, reconnus par tous comme réels, mais sur la méthode pour y répondre. Faut-il privilégier une régularisation ciblée, encadrée par des règles strictes, ou maintenir une ligne ferme sur le respect des procédures, quitte à accepter des tensions sociales et économiques ?
Pour l’instant, aucune des deux positions ne semble prête à céder. Le gouvernement québécois devra trancher, sans doute d’ici la fin de l’année, alors que la préparation du plan migratoire bat son plein. La décision aura des répercussions bien au-delà des usines de Canam : elle définira le cadre dans lequel le Québec attirera, ou repoussera, les travailleurs dont il a besoin.