Le 12 mars, à 23h17, le réacteur de Gösgen s’est éteint tout seul. Pas d’explosion, pas de fuite radioactive, juste un signal d’alerte qui a fait clignoter les écrans des techniciens. L’IFSN, l’inspection nucléaire suisse, a validé la remise en service mardi soir. Normal. Sauf que ce n’est pas la première fois. En 2019, le même scénario s’est produit. Et en 2015. Et en 2011, après Fukushima, où les suisses ont cru avoir tout revu. Sauf que non. Les arrêts d’urgence, ça fait partie du quotidien des centrales. Comme les pannes de transformateurs, les fuites d’eau ou les dysfonctionnements des systèmes de refroidissement. Le vrai problème, c’est qu’on en parle seulement quand ça fait les gros titres.
Un feu vert donné… mais pas expliqué
L’IFSN a signé son accord pour la relance sans lever le voile sur les causes exactes de l’arrêt. Pourquoi ? Parce que les détails techniques, ça n’intéresse personne. Sauf les écologistes, qui y voient la preuve que le nucléaire reste un pari risqué, et les pro-nucléaires, qui minimisent l’incident comme une « simple alerte ». Entre les deux, le citoyen lambda se demande : est-ce que mon électricité est sûre, ou est-ce qu’on nous cache quelque chose ?
Le rapport de l’IFSN (disponible en ligne, mais illisible pour un non-expert) mentionne une « anomalie dans le système de contrôle ». Traduction : un capteur a bugué, ou un câble a lâché, ou un opérateur a appuyé sur le mauvais bouton. Banal. Sauf que Gösgen, c’est une centrale vieille de 40 ans, conçue à une époque où on croyait encore que le nucléaire était « propre et sûr ». Aujourd’hui, elle tourne avec des pièces de rechange qui datent des années 80, et des protocoles de sécurité qui ont été bricolés après chaque accident. Le nucléaire suisse, c’est comme une vieille voiture : ça roule, mais à chaque virage, on retient son souffle.
La Suisse mise encore sur l’atome… mais à quel prix ?
En 2023, les cinq centrales suisses (Beznau, Mühleberg, Gösgen, Leibstadt, Gosgen-Däniken) ont produit 30 % de l’électricité du pays. Sans elles, la Suisse serait en difficulté, surtout depuis que l’Allemagne a fermé ses réacteurs et que la France galère avec ses EPR. Problème : ces centrales vieillissent, et personne ne veut en construire de nouvelles. Le gouvernement parle de « transition énergétique », mais en pratique, il prolonge les autorisations d’exploitation jusqu’à 60 ans. C’est du greenwashing.
Prenez Beznau 1, la plus ancienne centrale encore en activité en Europe. Elle a 50 ans. Ses cuves ont été testées en 2020, et des fissures ont été détectées. L’IFSN a donné son feu vert en disant que « les marges de sécurité étaient suffisantes ». Traduit du bureaucrate : on ne sait pas vraiment, mais on va continuer comme si de rien n’était.
Ce que les marchés ne veulent pas voir
Les actionnaires des centrales suisses (Axpo, BKW, Alpiq) savent une chose : fermer un réacteur, c’est perdre des milliards. Gösgen, par exemple, coûte 1,2 milliard de francs par an à exploiter. Si elle tombait en panne pour de bon, les factures d’électricité exploseraient. Donc on fait semblant d’inspecter, on prolonge les autorisations, et on prie pour que ça ne pète pas.
Pourtant, il y a un détail qui cloche. En 2022, une étude de l’EPFL (École polytechnique fédérale de Lausanne) a montré que les centrales suisses sont vulnérables aux cyberattaques. Personne n’en parle. Pourquoi ? Parce que si on admettait que le risque existe, il faudrait investir des centaines de millions dans des systèmes de protection. Et ça, personne ne veut le payer.
La vraie question : et si ça capote pour de bon ?
Imaginez : un black-out généralisé en Suisse. Pas comme en 2003, quand une panne en Italie a plongé la moitié de l’Europe dans le noir. Non, un black-out nucléaire. Une fusion partielle, une contamination, et soudain, les Suisses réalisent qu’ils ont mis tous leurs œufs dans le même panier depuis 50 ans.
Le pire, c’est qu’on sait tous que ça peut arriver. En 1969, à Lucens, une centrale expérimentale a pris feu. En 1986, Tchernobyl a tout changé. En 2011, Fukushima a sonné le glas pour l’Allemagne. Et pourtant, la Suisse tient bon.
Pourquoi ? Parce que le nucléaire, c’est pratique : ça marche, ça coûte moins cher que l’éolien ou le solaire (enfin, pour l’instant), et ça permet de garder les factures d’électricité à un niveau supportable. Mais à quel prix ? Celui de l’illusion.
La Suisse a encore 10 ans de nucléaire… avant quoi ?
Les centrales suisses ont jusqu’en 2034 pour obtenir de nouvelles autorisations. Après, si elles veulent continuer, il faudra repasser par un nouveau vote populaire. Problème : les Suisses ne sont pas dupes. Un sondage de l’Université de Zurich en 2023 montrait que 62 % des citoyens étaient favorables à une sortie progressive du nucléaire. Mais personne ne veut en parler avant les élections.
Alors Gösgen redémarre. Les techniciens surveillent les écrans. Les écologistes serrent les poings. Et les politiques ? Ils attendent que ça se passe bien.
Parce qu’au fond, la Suisse a fait son choix : elle préfère vivre avec le risque plutôt que de se remettre en question.