Glovo étouffe les courses en ville, mais à quel prix
Un matin de ramadan à Casablanca. Vous êtes pressé, le téléphone vibre : un message de Glovo. « Votre commande de produits d’hygiène chez Marjane est prête, livrée en 15 minutes. » Vous cliquez. 120 dirhams plus tard, un coursier dépose un sac plastique devant votre porte. À l’intérieur : du dentifrice, des médicaments contre les brûlures d’estomac, et un bouquet de fleurs pour la voisine. Vous n’avez pas bougé de votre canapé. Le problème ? La pharmacie du coin, à 300 mètres, vient de fermer ses portes. « Plus assez de clients », avait expliqué le gérant deux semaines plus tôt.
Ce n’est pas une anecdote. C’est le Maroc en accéléré. Les plateformes de livraison, longtemps cantonnées aux pizzas et aux burgers, ont envahi l’espace public. Glovo en tête. « On ne livre plus juste des repas, on livre la ville », résume Nuria Sbiti, Directrice Corporate Accounts and Brand Partnerships chez Glovo Maroc, dans un entretien accordé à Le360. Traduction : si vous voulez des fleurs, des médicaments sans ordonnance, des courses, ou même un colis pour votre cousin à Rabat, Glovo est là . Avec un argument massue : « Pourquoi perdre du temps ? »
Sauf que la question n’est pas là . La vraie question, c’est : qui paie le prix de cette commodité ?
Les commerces, premiers perdants d’une guerre des prix
Les chiffres parlent. Selon une étude de McKinsey publiée en 2023, 35 % des petits commerces marocains (boulangeries, épiceries, pharmacies de quartier) ont fermé leurs portes depuis 2020, une année marquée par l’explosion des livraisons rapides. Glovo et ses concurrents (Uber Eats, Talabat) ont surfé sur cette tendance en élargissant leur offre. « On a commencé avec la nourriture, puis les produits de première nécessité, et maintenant, on touche à peu près tout », explique Sbiti. « Les consommateurs veulent du pratique, et on leur donne ça. »
Problème : les marges des commerçants s’effondrent. Prenez l’exemple d’une épicerie à Hay Mohammadi. Avant Glovo, le propriétaire vendait des yaourts à 12 dirhams l’unité. Aujourd’hui, il doit les revendre 10 dirhams à la plateforme, qui les facture 15 au client. « On me vole ma clientèle et mes revenus », lance-t-il, amer. Résultat ? Les petits commerces, déjà fragilisés par la crise économique, ne peuvent plus se permettre de baisser leurs prix. Ils ferment. Ou ils deviennent des « dark stores », ces entrepôts sans vitrine, propriété des plateformes, où les coursiers préparent les commandes. Glovo en compte déjà trois à Casablanca.
Et les consommateurs ? Ils ne voient pas le problème. « C’est moins cher, c’est plus rapide », répètent-ils en scannant leur code promo. Sauf que personne ne leur dit que le vrai coût, c’est la disparition progressive des commerces de proximité.
Les consommateurs, piégés dans un écosystème opaque
Vous croyez faire une bonne affaire ? Détrompez-vous. Glovo prend sa commission (entre 20 et 30 % par transaction), ajoute des frais de livraison, et parfois des « frais de service » flous. Sans compter les réductions agressives qui poussent les commerçants à vendre à perte. « On a calculé qu’une commande de 200 dirhams chez Glovo nous coûte en réalité 250 dirhams une fois les frais déduits », confie un restaurateur de la médina de Fès. Le consommateur ne le sait pas.
Et puis, il y a la qualité. Les produits pharmaceutiques livrés par Glovo ? Pas toujours traçables. Les fleurs ? Souvent fanées avant d’arriver. « On a reçu une bouteille de vin à moitié vide, avec des traces de liquide suspect », raconte une habitante de Rabat après une commande passée sur l’appli. Glovo assume mal les réclamations. « C’est la loi de l’offre et de la demande », répond Sbiti quand on lui demande des comptes. Traduction : « Si vous n’êtes pas content, allez voir ailleurs. » Sauf qu’ailleurs, c’est souvent pire.
Le pire ? Les plateformes exploitent l’urgence. « Besoin de médicaments à 23h ? Glovo livre. » « Votre enfant a de la fièvre ? On a du paracétamol. » Mais qui vérifie la validité des produits ? Qui garantit leur provenance ? Personne. Parce que Glovo n’est pas un commerce, c’est un intermédiaire. Et les intermédiaires, ça ne prend pas de risques. Ça les fait prendre aux autres.
Les régulateurs, spectateurs impuissants
Au Maroc, personne ne régule vraiment ce marché. Le ministère du Commerce a tenté de mettre en place un cadre pour les livraisons de produits pharmaceutiques en 2022, mais les plateformes ont trouvé des failles. « On travaille avec des partenaires agréés », assure Sbiti. Sauf que ces partenaires sont souvent des grossistes, pas des pharmacies. Résultat ? Des médicaments vendus sans contrôle, des fleurs coupées la veille, des denrées périssables livrées dans des délais irréalistes.
Et les consommateurs ? Ils ne se plaignent pas. Pourquoi ? Parce qu’ils croient à la magie du clic. « C’est comme Uber : on a l’impression que c’est gratuit, alors qu’en réalité, c’est nous qui payons. » Sauf que pour Uber, vous payez en temps. Pour Glovo, vous payez en commerce local.
Le vrai scandale ? Les régulateurs ferment les yeux. « On nous dit que c’est innovant, que ça crée de l’emploi », explique un syndicaliste des commerçants. « Mais personne ne mesure l’impact réel sur les petits business. » Glovo, Uber Eats et les autres financent des études, organisent des événements, offrent des partenariats aux médias. Leur narrative : « On modernise le Maroc. » Ce qu’ils oublient de dire : « Au prix de quoi ? »
L’avenir ? Un marché à deux vitesses
Glovo et ses concurrents ne s’arrêteront pas là . Prochaine étape ? La livraison de colis, de meubles, voire de services (coiffeur à domicile, cours particuliers). « La ville est notre terrain de jeu », résume Sbiti sans sourciller. Mais à quel prix ?
- Pour les commerces : une course à la survie. Ceux qui résistent devront soit s’adapter (devenir des « dark stores »), soit disparaître.
- Pour les consommateurs : l’illusion du choix. Vous croyez avoir l’embarras du choix ? En réalité, vous dépendez d’un écosystème où les plateformes dictent les règles.
- Pour la ville : une uniformisation des services. Plus de boutiques de quartier, plus de relations humaines. Juste des algorithmes et des coursiers pressés.
Le Maroc n’est pas prêt pour ça. Les infrastructures sont défaillantes, la régulation inexistante, et les consommateurs, trop occupés à scroller pour remarquer qu’on leur vole leur ville sous leurs yeux.
*La vraie question n’est pas « Pourquoi Glovo ? » mais « À quel prix ? »
Glovo ne livrera pas que des repas. Elle livrera la fin des commerces de proximité. Elle livrera l’illusion du tout-immédiat. Elle livrera, aussi, l’effacement progressif de ce qui fait la ville : ses visages, ses odeurs, ses imperfections.
Le problème ? Personne ne semble s’en soucier. Sauf vous, peut-être. Maintenant que vous savez.
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