Le Vieux Clocher se reconstruit, mais pas comme prévu
Le mardi soir, la salle de consultation publique était remplie pour le projet de 241 logements sur l’ancien site du Vieux Clocher, rue Galt Ouest. Pas de cris, pas de slogans, juste des dossiers étalés sur des tables et des plans accrochés aux murs. Le promoteur a expliqué, les citoyens ont écouté, et à la fin, les commentaires étaient… modérés. Pas d’opposition virulente, pas d’enthousiasme non plus. Juste un hochement de tête poli. Pourtant, ce n’est pas le projet en lui-même qui fait grincer des dents. C’est ce qu’il révèle.
241 logements, oui. Mais à quel prix ?
Le chiffre, 241, sonne bien. Assez pour loger des familles, assez pour faire monter les statistiques de construction. Assez pour que la Ville puisse cocher une case dans ses rapports. Mais derrière ce nombre, il y a une réalité plus gênante : celle d’un quartier, Galt Ouest, qui se transforme sans que personne ne semble vraiment se demander pourquoi et comment.
Paul Gingues, conseiller municipal pour le district 3, n’est pas là pour applaudir. Lui, il voit les dérogations s’accumuler comme des dettes qu’on repousse. Pas seulement pour ce projet, mais pour tout ce qui touche à la densification autour de l’Université de Sherbrooke. « On donne des permissions comme si c’était des bonbons, mais après, c’est nous qui devons gérer les conséquences », lance-t-il sans détour. Les conséquences ? Des rues qui se saturent, des services publics à bout de souffle, des résidents qui se sentent écrasés par des décisions prises sans eux.
L’USherbrooke et son ombre grandissante
L’université, c’est le vrai moteur de cette machine. Ses étudiants, ses professeurs, ses visiteurs. Et ses besoins en logements. Officiellement, la Ville et les promoteurs jouent la carte de la « mixité sociale ». En réalité, on construit surtout pour ceux qui peuvent payer. Les 241 logements du Vieux Clocher ? Une partie sera réservée aux prix modérés, mais à quel point ? Les détails glissent souvent dans les petits caractères des rapports.
Gingues pointe du doigt un chiffre qui ne figure dans aucun communiqué officiel : le nombre de dérogations accordées depuis cinq ans pour contourner les règles de stationnement, d’ombre portée, voire de hauteur. « On fait semblant de croire que ça ne change rien, mais regardez les files d’attente aux écoles, les trottoirs qui disparaissent sous les camions de livraison. Quelqu’un a calculé l’impact réel ? »
La réponse, c’est non. Personne ne l’a fait. Parce que c’est plus simple de signer des dérogations que de refuser un projet. Parce que les promoteurs ont des lobbies, des avocats, des arguments prêts à l’emploi. Parce que la pression démographique est réelle. Mais est-ce une raison pour sacrifier un quartier sur l’autel de la rentabilité ?
Le piège de l’urgence
« On nous serine que c’est une crise du logement, que chaque mètre carré compte. D’accord. Mais à quel moment on arrête de compter ? » La question de Gingues reste sans réponse. La Ville parle de « solutions innovantes », les promoteurs de « projets phares », et les citoyens ? Les citoyens, eux, voient leurs rues se transformer en chantiers permanents.
Prenez l’exemple du stationnement. Les dérogations pour réduire les places de parking sont devenues la norme près de l’USherbrooke. Résultat : les étudiants et les professeurs doivent garer leur voiture à 20 minutes à pied, ou payer des frais exorbitants pour des places en sous-sol. « On économise quelques mètres carrés de béton, mais on crève les pneus des gens », résume un résident de longue date, assis dans un café du quartier.
Ce que personne ne veut admettre
Le vrai problème, c’est que personne ne veut admettre que la recette actuelle ne marche pas. On construit, oui. Mais on construit mal. On densifie, oui. Mais on ignore les conséquences. Et quand les problèmes apparaissent, retards de bus, surcharge des hôpitaux, tensions entre voisins, on se retourne vers les « mauvaises surprises » plutôt que vers les mauvaises décisions.
Gingues n’est pas contre la construction. Il est contre le fait qu’on fasse semblant de ne pas voir où ça mène. « Un jour, on va se réveiller avec un quartier qui ressemble à un décor de film de science-fiction : des tours, du béton, et plus une âme. Et après, on se demandera pourquoi personne n’a rien dit. »
La vraie question n’est pas « faut-il construire ? » mais « comment construire sans tout casser ? »
Le projet du Vieux Clocher passera probablement. Les 241 logements seront là, les dérogations aussi. Mais la question qui reste en suspens, c’est celle-ci : jusqu’à quand va-t-on continuer à faire semblant que ça ne pose pas de problème ?
La réponse, elle, ne viendra pas d’une consultation publique. Elle viendra du jour où les citoyens exigeront autre chose que des promesses creuses.
Et ce jour-là, il sera peut-être trop tard.