L’autoroute qui ne veut pas mourir
Le 17 juin 2024, le tribunal administratif genevois a reçu un nouveau dossier. Pas un simple recours, non : une demande d’injonction. Genève exige que les travaux cessent maintenant. Pas dans six mois, pas après une nouvelle étude. Maintenant. Le dossier s’appuie sur trois arguments solides, et un quatrième, plus trouble : l’argent. D’un côté, les promoteurs de l’A412, avec leur argument massue : « C’est pour la fluidité du trafic, pour l’économie, pour l’avenir. » De l’autre, les communes traversées, qui serrent les dents. Et puis il y a Genève, qui regarde son territoire se faire grignoter, sans que personne ne lui demande son avis.
Le chiffre qui cloche
L’A412, c’est 1,2 milliard de francs. Oui, milliard. Un montant qui fait pâlir même les grands projets suisses. Pour comparaison, le tunnel du Gothard a coûté 4,1 milliards, mais il dessert toute l’Europe. Lui, il ne dessert que des routes secondaires et des villages qui n’en veulent pas. Le rapport coût-bénéfice ? Personne ne le publie. Les études d’impact ? Elles traînent dans les tiroirs depuis 2015. Le Conseil fédéral a validé le projet en 2019, mais sans consulter les cantons concernés. Pourquoi ? Parce que personne ne veut assumer la responsabilité d’un échec.
La scène qui résume tout
Imaginez : c’est l’été 2023. Les engins sont là, la poussière recouvre les champs, et les riverains manifestent avec des pancartes « Non à l’A412 ». Parmi eux, un agriculteur de Machilly, qui montre du doigt un panneau « Travaux en cours ». « Depuis 50 ans, on nous promet des emplois, des axes rapides, et au final, on nous laisse avec du béton et des dettes. » Derrière lui, un représentant de l’État, sourire crispé : « C’est un projet structurant. » Structurant pour qui ? Pour les promoteurs, peut-être. Pour les usagers ? Les chiffres du trafic sont là : en 2022, seulement 12 000 véhicules par jour utilisaient l’ancienne A412. Avec la nouvelle, on prévoit 20 000. Une hausse de 8 000 voitures. Suffisant pour justifier un milliard ?
Le piège des promesses
Les défenseurs du projet sortent toujours les mêmes arguments. « Ça désenclavera la région. » Sauf que Thonon et Évian sont déjà reliées par une route nationale. « Ça créera des emplois. » Sauf que les chantiers, eux, ne durent pas. « C’est indispensable pour l’économie. » Sauf que les études du canton montrent que 70 % des bénéficiaires seraient… des camions de transit. Pas les PME locales, pas les Genevois, mais des poids lourds qui passeront sans s’arrêter.
La bataille des communes
Genève n’est pas seule. Douze communes ont rejoint son recours : Annemasse, Ambilly, Gaillard… Toutes ont un point commun : elles savent ce que ça coûte de se faire imposer un projet sans leur accord. « On nous a mis devant le fait accompli », grogne le maire d’une commune frontalière. « D’abord, c’est une ligne à grande vitesse, puis un contournement, et maintenant une autoroute. À chaque fois, on nous dit que c’est urgent. À chaque fois, c’est trop tard. »
Le vrai problème : personne ne veut perdre la face
Le Conseil fédéral a déjà dépensé 300 millions dans les études préliminaires. Arrêter maintenant, ce serait admettre que le projet était mal conçu. Ou pire : mal vendu. Les promoteurs ? Ils ont déjà signé des contrats avec les entreprises de BTP. Les annuler, ce serait un scandale politique. Les cantons ? Ils préfèrent regarder ailleurs. Parce que si l’A412 est un fiasco, c’est aussi la preuve que personne ne contrôle vraiment les grands projets.
Ce que dit la loi, ce que dit le terrain
Genève invoque l’article 19 de la Constitution fédérale, qui protège les paysages et les sites d’importance nationale. « L’A412 traverse des zones humides, des réserves naturelles, et des villages classés », rappelle un avocat spécialisé. « Comment peut-on justifier ça ? » La réponse, c’est l’urgence économique. Sauf que l’urgence, souvent, est un mot valise. Il cache aussi des intérêts bien moins nobles : ceux des lobbies du BTP, ceux des promoteurs immobiliers qui voient dans cette autoroute un moyen de valoriser des terrains, ceux des politiques qui veulent laisser un héritage concret.
La question qui tue
Si l’A412 est arrêtée, qui rembourse les 300 millions déjà dépensés ? Si elle continue, qui paiera la facture finale ? Et surtout : à quoi servira-t-elle, vraiment ?
Le pari de Genève
Cette fois, la Ville mise sur un argument simple : le temps. « Plus on attend, plus le coût explose », explique un proche du dossier. « Et plus les alternatives deviennent évidentes. » Les alternatives ? Développer les transports en commun, élargir les routes existantes, digitaliser la logistique… Tout ce que personne n’a envie de faire, parce que ça prend du temps, et que le béton, lui, se vend vite.
Le dernier mot
Le tribunal rendra son verdict d’ici fin 2024. Mais peu importe la décision : l’A412 est déjà un symbole. Celui d’un pays qui construit sans réfléchir, qui promet sans tenir, et qui laisse les citoyens nettoyer les dégâts. Genève a raison de se battre. Pas pour sauver une autoroute, mais pour rappeler que les projets ne se jugent pas à l’aune des promesses, mais des résultats. Et ceux-là, personne ne les a encore vus.