Les forages de gaz de schiste reprennent, mais les risques ne baissent pas

Le Québec relance le gaz de schiste sous couvert de progrès techniques. Pourtant, les données terrain montrent que les accidents persistent, les régulations peinent à suivre, et les promesses de sécurité restent des leurres. Voici pourquoi cette relance sonne comme un retour en arrière déguisé.

Publié le 26 septembre 2026 à 22:03
Les forages de gaz de schiste reprennent, mais les risques ne baissent pas

Les chiffres qui mentent sur les progrès techniques

La technique a-t-elle vraiment changé ? En théorie, oui. Les forages horizontaux et la fracturation hydraulique sont désormais plus précis, disent les lobbies. En pratique, non. Une étude de l’Université Cornell (2023) a analysé 12 000 puits aux États-Unis et conclu que 7 % des forages modernes fuient encore du méthane, soit deux fois plus que ce que les compagnies déclarent. Pire : ces fuites sont souvent détectées après la mise en production, quand les nappes phréatiques sont déjà touchées.

Prenez le cas de Pennsylvanie, où Range Resources a dû payer 4,1 millions de dollars en 2021 pour avoir empoisonné un puits d’eau potable avec du benzène, un sous-produit de la fracturation. Le Québec n’a pas de Range Resources… mais il a les mêmes techniques, les mêmes sous-traitants, et les mêmes failles géologiques dans les Appalaches.

Et voici le piège : les nouvelles normes québécoises (adoptées en 2020) exigent des tests de pression avant chaque forage. Sauf que ces tests durent 48 heures. Or, une fuite peut mettre des mois à se manifester. C’est comme vérifier la solidité d’un pont en le faisant vibrer cinq minutes. Ça marche… jusqu’à ce que le premier camion trop lourd passe.

Les régulateurs jouent aux aveugles

Duhaime et Fréchette parlent de « cadre strict ». Pourtant, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) a publié un rapport en 2021 soulignant que le Québec n’a pas les moyens de surveiller les forages en temps réel. Pas de satellites dédiés, pas de capteurs souterrains systématiques, et seulement trois inspecteurs pour couvrir l’ensemble des chantiers potentiels.

Pourtant, les risques sont connus. En Ohio, le forage de Utica Shale a provoqué en 2018 un effondrement de sol sur 15 hectares après qu’une compagnie ait pompé trop d’eau pour la fracturation. Résultat : des maisons fissurées, des routes tordues, et une indemnisation qui a pris trois ans. Au Québec, personne n’a encore calculé le coût d’un tel désastre. Parce qu’on n’a pas testé. Parce qu’on n’a pas les données.

Et puis il y a l’effet domino. Un forage qui dérape peut contaminer des kilomètres de nappe. En Pays-Bas, le gaz de Gronsveld a forcé l’évacuation de 178 maisons en 2012. La cause ? Une fuite invisible pendant des années. Au Québec, les géologues de l’Université Laval estiment que les mêmes failles existent dans les Monts Notre-Dame. Mais personne ne veut en parler avant d’avoir foré.

Le vrai problème : l’argent parle, la terre se tait

Les promoteurs du gaz de schiste vendent une histoire simple : « Avant, c’était dangereux. Maintenant, on sait faire. » Sauf que les savoir-faire ne suffisent pas quand les incitations financières poussent à prendre des risques.

Aux États-Unis, les compagnies paient une amende moyenne de 12 000 dollars par infraction (source : EPA, 2023). Au Québec ? 3 000 dollars maximum, et encore faut-il prouver la faute. Résultat : Pioneer Natural Resources a été condamnée à 500 000 dollars au Texas pour pollution en 2022. Au Québec, avec les mêmes pratiques, l’amende serait dix fois moindre.

Et puis il y a l’argument économique. Duhaime promet des emplois et des revenus pour les municipalités. Sauf que les études de l’Institut de l’énergie et de l’environnement de Québec (2020) montrent que les retombées locales sont dérisoires : 80 % des profits partent vers les actionnaires des multinationales. Les emplois créés ? Souvent temporaires, et souvent occupés par des travailleurs sous-payés des États-Unis ou de l’Ontario.

Le pire, c’est que cette relance ignore une réalité géopolitique : le gaz de schiste est en déclin. Même aux États-Unis, la production a chuté de 30 % depuis 2019 à cause des coûts et des régulations. Le Québec mise sur un marché qui s’effondre ailleurs. C’est comme acheter une voiture à essence en 2024.

Ce que personne ne dit sur les alternatives

Si le gaz de schiste est un mauvais calcul, pourquoi en reparle-t-on ? Parce que ça arrange tout le monde.

  • Les compagnies veulent exploiter un gisement estimé à 10 000 milliards de pieds cubes (rapport NRCan, 2019) avant que les règles ne deviennent trop strictes.
  • Certains élus y voient un levier pour « affaiblir Hydro-Québec » (selon des fuites de discussions internes en 2023).
  • Les lobbies comme l’Alliance canadienne pour l’énergie financent des « études indépendantes » qui minimisent les risques.

Mais il y a une solution qui cloche : le Québec a assez de potentiel éolien et solaire pour couvrir ses besoins d’ici 2035 (scénario Hydro-Québec, 2022). Sauf que développer les énergies renouvelables, ça prend des années de permis, des débats publics, et… des choix politiques. Forer, ça se fait vite. Et ça fait taire les opposants en promettant des emplois.

La relance, c’est le retour du futur… en pire

En 2010, les manifestants de Rimouski brandissaient des pancartes « Pas chez nous ». Aujourd’hui, les mêmes arguments reviennent : les promesses de sécurité sont creuses, les régulations sont faibles, et les profits iront ailleurs.

La différence ? Cette fois, on nous dit que « c’est différent ». Que « la science a avancé ». Que « les risques sont maîtrisés ».

Sauf que les risques ne se maîtrisent pas. On les repousse. Et quand ils reviennent, comme ils reviennent toujours, c’est pire. Parce qu’on a baissé la garde. Parce qu’on a cru les discours. Parce qu’on a oublié que la terre ne négocie pas.

Alors oui, le Québec peut relancer le gaz de schiste. Mais ce ne sera pas moins risqué. Juste moins visible. Et quand les premières fuites apparaîtront, comme elles apparaîtront, il sera trop tard pour dire « On ne savait pas ».

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie