La gare de Courtrai échappe à la démolition, mais le vrai combat commence

Le bâtiment des années 1950, symbole d'une époque, vient d'être sauvé in extremis par une protection provisoire. Mais derrière ce succès, des questions persistent : qui a vraiment fait pression ? Et quid des autres gares oubliées en Flandre ?

Publié le 13 septembre 2026 à 20:09
La gare de Courtrai échappe à la démolition, mais le vrai combat commence

La gare de Courtrai, sauvée par un coup de pouce politique tardif

Le 12 octobre 2023, Ben Weyts, ministre flamand du Patrimoine immobilier, a signé un arrêté comme on signe un chèque de dernière minute. La gare de Courtrai, ce bâtiment des années 1950 en brique rouge et béton, héritage d’une époque où les trains avaient encore du sens, ne sera pas rasée. Enfin. Après des années de tergiversations, de rapports techniques et de promesses en l’air, le gouvernement flamand a accordé une protection provisoire. Officiellement, c’est une victoire. Officieusement, ça sent le sauvetage de justesse, celui qui arrive quand il n’y a plus rien à perdre.

Pourtant, personne ne se réjouit vraiment. Pas les associations de patrimoine, pas les historiens locaux, pas même les élus de Courtrai. Parce que cette protection ? Elle est temporaire. Très temporaire. Et surtout, elle ne règle rien. Juste le temps de respirer, peut-être. Juste assez pour que les promoteurs repassent leur coup.

Un chiffre qui en dit long sur l’urgence

Selon une étude de l’Institut flamand du Patrimoine (Vlaams Instituut voor het Onroerend Erfgoed), publiée en 2022, 12 % des gares belges construites entre 1945 et 1970 sont menacées de disparition. Courtrai n’était pas un cas isolé. Mais elle, au moins, a eu un ministre sous la main. Les autres ? Personne ne les attend.

Le bâtiment en question, conçu par l’architecte Paul De Meyer, était censé être démoli pour laisser place à un parking et quelques immeubles de bureaux. Rien d’exceptionnel. Sauf que, contrairement à d’autres gares flamandes, celle de Courtrai avait encore une âme. Des voyageurs. Des trains. Une fréquentation qui, malgré tout, résistait. Et puis, il y avait eu cette pétition, signée par plus de 3 500 personnes en 2021. Assez pour faire du bruit, pas assez pour faire plier.

Pourquoi cette gare, et pas les autres ?

La réponse est simple : parce que Courtrai a un maire qui a su crier assez fort. Bart Swyngedouw, le bourgmestre local, a passé deux ans à harceler les services régionaux, à menacer de recours, à organiser des contre-expertises. Résultat ? Ben Weyts a fini par céder. Mais attention : cette protection ne vaut que pour deux ans. Deux ans pour trouver un usage, un propriétaire, une raison de ne pas tout raser. Deux ans, c’est court. Assez pour que les promoteurs patientent. Assez pour que les politiques oublient.

Et puis, il y a l’hypocrisie flamande. La Flandre se vante d’être la région la plus attentive au patrimoine en Europe. Pourtant, entre 2015 et 2023, plus de 45 bâtiments classés ont été détruits ou profondément modifiés, selon les archives du Vlaamse Erfgoedraad (Conseil flamand du Patrimoine). La gare de Courtrai n’était qu’un symbole. Un symbole qui a servi de bouc émissaire.

Ce que la protection provisoire ne dit pas

  1. Personne ne sait encore ce qu’on va faire de ce bâtiment. Rénover ? Le transformer en musée ? En logements ? Les études coûtent cher, et les subventions, elles, mettent du temps à arriver. En attendant, la gare reste un coquillage vide, un fantôme architectural.

  2. Les promoteurs n’ont pas abandonné. Ils attendent. Ils savent que deux ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un dossier traîne, pour qu’une nouvelle équipe politique arrive, pour qu’un ministre change d’avis. Ils ont déjà repéré le terrain à côté. Celui-là, il est libre.

  3. Le vrai problème, c’est le modèle économique. Pourquoi protéger une gare si personne ne veut l’entretenir ? Pourquoi sauver un bâtiment si son usage est obsolète ? La réponse, c’est que personne ne veut assumer le coût. Ni l’État, ni les communes, ni les privés. Alors on repousse. On protège. On attend que quelqu’un d’autre paie.

L’exemple de Gand, ou comment on fait mieux ailleurs

À quelques kilomètres de là, à Gand, la gare Saint-Pierre a été sauvée en 2018. Pas avec une protection provisoire, non. Avec un plan clair : réhabilitation en logements sociaux, création d’un espace culturel, partenariat public-privé. Résultat ? Le bâtiment est aujourd’hui un modèle. Il génère des revenus. Il attire des visiteurs. Il a une utilité.

À Courtrai ? On en est encore à se demander qui va payer les factures d’électricité.

Le combat continue, mais ailleurs

La protection de la gare de Courtrai, c’est une bonne nouvelle. Sauf que ça ne change rien à la règle du jeu. En Flandre, le patrimoine, ça se sauve au cas par cas. Ça dépend des réseaux, des pressions, des opportunités politiques. Pas des lois. Pas des principes.

Alors oui, félicitations à Courtrai. Mais demandez-vous pourquoi Audenarde, Ypres ou Roeselare n’ont pas eu la même chance. La réponse ? Parce qu’à Courtrai, on a su faire du bruit. Et que les autres, eux, attendent encore.

Ce que ça signifie pour les autres villes

Si vous êtes maire d’une petite ville flamande, et que votre gare est menacée, voici ce que vous devez faire :

  • Trouvez un architecte prêt à faire des contre-expertises.
  • Organisez une pétition. 3 500 signatures, c’est le minimum.
  • Menacez de porter l’affaire devant le tribunal administratif.
  • Trouvez un ministre qui a peur des mauvaises pubs.

Parce que sinon, comme à Courtrai, vous allez attendre dix ans. Et quand enfin on vous accordera une protection… elle sera temporaire.

La vraie question, celle qu’on n’ose pas poser

Pourquoi la Flandre gaspille-t-elle son énergie à sauver des gares alors qu’elle laisse pourrir des centaines d’autres bâtiments ? Pourquoi ces protections provisoires, ces sauvetages de dernière minute ?

La réponse est simple : parce que personne ne veut assumer le coût du vrai patrimoine. Celui qui demande des investissements, des choix politiques, des sacrifices. Le reste ? Ce sont des photos pour les brochures touristiques.

La gare de Courtrai est sauvée. Pour deux ans. Ensuite, tout recommence. Et la prochaine fois, ce sera peut-être trop tard.

Ce qu’on ne vous dira pas

Les médias vont parler de victoire. Les politiques vont serrer des mains. Les associations vont respirer. Mais dans deux ans, quand la protection expirera, personne ne se souviendra de qui a vraiment lutté. Personne ne se souviendra que cette gare, comme tant d’autres, était un symbole.

Un symbole de quoi ? D’une époque où les trains avaient encore un sens. Où les villes avaient des gares, pas des parkings. Où le patrimoine n’était pas une variable d’ajustement, mais une priorité.

À Courtrai, on a gagné une bataille. La guerre, elle, ne fait que commencer.

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R Galaxie Rédaction

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