Le jour où l’État coupe le robinet sans avertir
Delphine Ernotte Cunci a l’air d’une femme qui en a vu, des crises. Pas le genre à faire dans la dentelle. Pourtant, là, elle est cash : « On est dans le rouge. Et pas question de faire semblant. » Pas de métaphores, pas de mea culpa édulcoré. Juste un constat, sec comme un coup de massue. 47 millions d’euros en moins de la part de l’État en 2027. C’est l’équivalent de trois saisons de Dix pour cent, ou de cinq ans de Quotidien en prime time. Sauf que là, pas de joli décor ni de rires en boîte. Juste une réalité : le budget de France Télévisions va saigner de 90 millions d’euros supplémentaires, à cause de la pub qui dégringole et des immeubles qui ne se vendent plus. « On nous demande de faire des économies sur le dos de la création », lance-t-elle, sans filtre. Traduction : vos films, vos séries, vos documentaires, ceux qui font la différence face à Netflix et Amazon Prime, vont trinquer.
Pourquoi personne ne crie au scandale ?
Parce que c’est comme ça, depuis des années. L’État serre la vis, les recettes publicitaires s’effondrent (12 % en 2023 selon Médiamétrie), et les ventes immobilières ? Bloquées. France Télévisions possède des pépites : des bureaux à La Défense, des studios à Saint-Denis, des locaux historiques à Paris. Mais les acquéreurs se font rares. « Le marché est tendu, les prix sont trop élevés, et les investisseurs préfèrent miser sur le numérique », explique un proche du dossier. Résultat : pas de liquidités, pas de plan B.
Et puis, il y a cette petite question qui tue : qui va payer à la place ?
Les abonnés ? Les Français n’ont pas que ça à dépenser. La pub ? Elle part en fumée, comme le montrent les chiffres du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc) : les dépenses publicitaires baissent de 3 % par an depuis 2020. Les subventions européennes ? Une goutte d’eau. Le reste ? L’air du temps.
La création française en première ligne
Ernotte Cunci ne cache pas son jeu : « Si on ne trouve pas de solution, ce sont les contenus qui trinqueront en premier. » Pas besoin d’être devin pour comprendre. Moins d’argent = moins de commandes à des réalisateurs, moins de salaires pour les scénaristes, moins de tournages en province. Les régions vont râler, les festivals aussi. « On va devoir choisir entre maintenir des émissions grand public et financer des œuvres d’auteur », avoue un cadre du groupe sous couvert d’anonymat. Bref, adieu les Halte au jeu et les Carré blanc si rien ne change.
Pourtant, tout le monde fait semblant de ne pas voir. Pourquoi ?
Parce que la culture, en France, c’est comme la retraite : on en parle quand ça pique. Les politiques promettent des plans de sauvetage, les médias relaient les annonces sans creuser, et les citoyens ? Ils zappent. « Les Français ne réalisent pas que sans France Télévisions, c’est toute une industrie qui s’effondre », regrette un producteur indépendant. Pas de plateforme privée qui prenne le relais. Netflix mise sur des coproductions, pas sur des œuvres 100 % françaises. Amazon ? Même combat. Le service public, c’est le dernier rempart.
Le piège des économies mal calculées
Le problème, c’est que les coupes budgétaires ne sont jamais neutres. On ne supprime pas 90 millions sans conséquences. En 2020, France Télévisions avait déjà supprimé 400 postes. Résultat ? Moins de moyens pour les rédactions, moins de créateurs embauchés, moins d’innovation. « On est dans une logique de survie, pas de croissance », résume un syndicaliste. Et la création ? Elle est le premier maillon à sauter.
Pourtant, il y a des solutions. Mais personne ne veut les entendre.
- Taxer les géants du numérique ? Oui, mais ça prend des années, et les lobbies freinent.
- Réformer la pub télé ? Non, parce que ça fâche les annonceurs.
- Vendre des actifs stratégiques ? Interdit, parce que c’est politique.
Bref, on attend la prochaine crise pour réagir.
Ce que personne ne dit
Le vrai drame, c’est que France Télévisions n’est pas un cas isolé. La RTS en Suisse, la RAI en Italie, la BBC au Royaume-Uni… Tous les audiovisuels publics européens sont dans la même merde. La différence ? En France, on a encore l’illusion que « ça peut pas nous arriver ».
Ernotte Cunci, elle, ne croit plus aux contes de fées. « On a deux ans pour inverser la tendance, sinon c’est l’effondrement », lâche-t-elle. Deux ans. Pas plus. Pas de plan miracle, pas de sauveur inattendu. Juste un choix : soit on assume que la culture a un prix, soit on regarde disparaître ce qui fait la singularité française.
La dernière chance ?
Peut-être. Mais il faut agir vite. Parce que quand l’État coupe, les autres suivent. Et quand les contenus disparaissent, c’est toute une génération de talents qui part avec.
Ernotte Cunci ne pleure pas. Elle alerte. Parce que quelqu’un doit le faire. Même si ça dérange.
Et si on ne bouge pas ?
Alors bienvenue dans le monde où la culture française ne sera plus qu’un souvenir. Pas besoin d’attendre 2027 pour le savoir : le signal est déjà rouge.