Le 1er juillet, à Dakar, un premier porteur allumera le brasier. Pas de cérémonie solennelle, pas de discours. Juste un geste, un relais parmi d’autres. La flamme olympique entame son périple de 3 600 kilomètres à travers le Sénégal, une course contre la montre pour arriver à Dakar à temps pour les Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) 2026. Mais personne ne parle des 400 porteurs qui vont trimbaler ce symbole pendant des semaines, ni des villages qu’ils traverseront sans que personne ne sache vraiment pourquoi ils sont là.
Un parcours qui ignore les réalités du terrain
Le tracé est ambitieux : 14 régions, des déserts aux plages, en passant par des villes où l’électricité tombe encore plus souvent qu’elle ne passe. Le Comité d’Organisation des JOJ (COJOJ) a annoncé un budget de 120 millions d’euros pour l’événement (source : rapport préliminaire du ministère sénégalais des Sports, 2023). Assez pour construire des stades éphémères, des villages olympiques, et organiser des festivités. Mais pas assez, visiblement, pour anticiper les problèmes concrets.
Prenez la région de Tambacounda, à l’est du pays. Là-bas, les routes sont souvent des pistes de terre, impraticables après la saison des pluies. Les porteurs devront courir avec la flamme sur des kilomètres sans revêtement, sous une chaleur qui peut dépasser 45°C. Le COJOJ a-t-il prévu des pauses hydriques ? Des médecins sur place ? Les communiqués se contentent d’évoquer “l’esprit olympique”, sans détails.
Et puis, il y a la question des populations locales. À quoi servent ces relais si les infrastructures sportives promises restent des promesses ? À Dakar, le stade Alboury N’Diaye, censé accueillir les compétitions, est encore en travaux. Dans les quartiers populaires comme Grand Dakar, les jeunes n’ont même pas accès à des terrains de foot corrects. La flamme passera, les Jeux aussi, mais rien ne changera pour eux.
Le business des JOJ écrase les enjeux sociaux
Les JOJ 2026, c’est d’abord une vitrine. Pour le Sénégal, c’est l’occasion de se montrer moderne, ouvert, dynamique. Mais derrière les discours sur l’inclusion et la jeunesse, se cache une logique économique brutale.
Le groupe français Vinci, déjà impliqué dans les stades de la Coupe d’Afrique des Nations 2023, a remporté des contrats clés pour les infrastructures des JOJ. Les appels d’offres ont été attribués sans transparence, selon des associations locales comme Transparency Senegal. Résultat : des entreprises étrangères raflent les marchés, tandis que les petites structures sénégalaises, incapables de rivaliser, sont laissées pour compte.
Et puis, il y a la question des emplois. 400 porteurs pour la flamme, mais combien de travailleurs précaires pour construire les sites ? Les syndicalistes de la CGTS (Confédération Générale des Travailleurs du Sénégal) alertent depuis des mois sur les conditions des chantiers. Pas de contrats signés, pas de sécurité sociale, des salaires de misère. Le COJOJ répond que “tout est sous contrôle”. Sauf que sur le terrain, les ouvriers se font exploiter.
La flamme, un leurre pour les jeunes Sénégalais
Le Sénégal compte 12 millions de jeunes de moins de 25 ans. Pourtant, aucun programme concret n’est mis en place pour eux avant, pendant ou après les JOJ. Les ateliers “éducation par le sport” annoncés ? Peuvent être annulés du jour au lendemain. Les bourses promises aux athlètes locaux ? Le ministère des Sports n’a pas encore publié les critères de sélection.
Pire : les JOJ 2026 pourraient aggraver les inégalités. Les événements se concentreront à Dakar et dans quelques villes sélectionnées, laissant de côté des régions entières. À Ziguinchor, dans le sud, où le taux de chômage des jeunes dépasse 40 %, personne ne sait si la flamme s’y arrêtera vraiment.
Et puis, il y a la question de la sécurité. Les forces de l’ordre seront mobilisées pour “protéger” les sites olympiques, mais quid des manifestations ? Au Sénégal, les mouvements sociaux sont réprimés depuis des années. Les JOJ pourraient servir de prétexte pour museler encore davantage les voix critiques.
Ce que personne ne dit sur l’héritage des JOJ
Les organisateurs parlent d’“héritage durable”. Mais quel héritage quand les stades seront abandonnés après les Jeux ? À Rio en 2016, les infrastructures olympiques sont aujourd’hui des ruines ou des centres commerciaux. À Dakar, on mise sur le tourisme. Problème : le Sénégal n’a pas les moyens d’entretenir ces sites après le départ des visiteurs.
Et puis, il y a la dette. Les JOJ coûtent cher. Très cher. Le Sénégal s’endette déjà pour financer ces Jeux, alors que le pays fait face à une crise économique sans précédent. Le FMI a récemment averti que le déficit budgétaire pourrait atteindre 8 % du PIB en 2025. Dans ce contexte, dépenser des centaines de millions pour un événement éphémère relève de l’irresponsabilité.
La flamme brûle, mais pour qui ?
Quand la flamme arrivera à Dakar en décembre 2025, les JOJ commenceront. Mais les vraies questions, celles qui fâchent, ne seront pas posées.
- Pourquoi le Sénégal dépense-t-il des fortunes pour des Jeux alors que les hôpitaux manquent de médicaments ? (Le rapport de l’OMS de 2023 classe le Sénégal parmi les pays où l’accès aux soins est le plus difficile en Afrique de l’Ouest.)
- Pourquoi les entreprises étrangères raflent-elles les contrats au lieu des acteurs locaux ?
- Pourquoi les jeunes Sénégalais, censés être les bénéficiaires de cet événement, n’ont-ils aucune garantie concrète ?
La flamme passera. Les promesses aussi.
Mais ceux qui la porteront, eux, resteront avec les ampoules aux pieds et les rêves brisés.