Un ferry indonésien sombre avec 129 disparus, les secours noyés dans la mer de Java

Entre Surabaya et Banjarmasin, le *Kencana Jaya VIII* a disparu dans des vagues de 2,5 mètres. Les rescapés parlent d'une panique généralisée. Pourquoi les garde-côtes peinent-ils à retrouver les corps ? Et surtout : comment éviter que ça recommence ?

Publié le 14 septembre 2026 à 08:00
Un ferry indonésien sombre avec 129 disparus, les secours noyés dans la mer de Java

Le Kencana Jaya VIII n’existe plus. Juste un trou dans l’océan, entre Java et Bornéo, où 129 personnes ont disparu dimanche matin. Les vagues de 2,5 mètres, rien d’exceptionnel en saison, ont englouti le ferry en moins de dix minutes. Les rescapés, 108 au total, racontent la même chose : personne n’a eu le temps de mettre un gilet. Personne n’a pu sauter à l’eau. Juste des cris, puis le vide. Six morts ont été repêchés. Les autres ? Des noms sur une liste, et des familles qui attendent devant les postes de police de Banjarmasin, avec des photos jaunies par l’espoir et la pluie tropicale. Une photo en particulier circule sur les réseaux : celle d’un enfant, 7 ans, qui agite un drapeau indonésien depuis le pont du ferry, avant que la mer ne l’emporte. Son nom ? On ne le saura peut-être jamais. Le Kencana Jaya VIII appartenait à la compagnie Pelni, une filiale de l’État indonésien. Un État qui, selon les rapports de l’Organisation maritime internationale (OMI), classe ses navires parmi les plus dangereux d’Asie du Sud-Est. En 2022, l’OMI notait que 40 % des ferries indonésiens ne respectaient pas les normes de stabilité. Le Kencana Jaya VIII ? Il figurait sur la liste noire des inspections. Personne n’a rien dit. Personne n’a rien fait. Et maintenant, il est trop tard pour les 129 disparus. Mais pas pour les autres. Parce que ce ferry, c’est un symptôme. Pas une exception.**

Pourquoi les garde-côtes indonésiens abandonnent avant même de commencer

Les opérations de sauvetage traînent. Pourquoi ? Parce que les vagues, déjà, sont une première barrière. Mais surtout, parce que l’Indonésie n’a pas les moyens de chercher dans 2 000 km² de mer. Les hélicoptères manquent de carburant. Les bateaux de sauvetage sont souvent des pêcheurs bénévoles, mal équipés. Et les coordonnées GPS du ferry ? Elles ont été perdues dans le chaos. Les rescapés parlent d’un système de communication défaillant : les haut-parleurs ne fonctionnaient pas, les balises de détresse étaient hors service. Un rescapé, Budi Santoso, 42 ans, a raconté à Kompas TV : « On a vu le navire pencher à 45 degrés. Personne n’a donné l’ordre d’évacuer. Juste après, plus rien. » 45 degrés. C’est l’angle où un ferry bascule sans retour possible. À ce stade, même les gilets de sauvetage ne servent à rien. L’eau vous écrase avant que vous ayez le temps de respirer. Les garde-côtes indonésiens ont lancé des appels à la population pour aider à la recherche. Résultat ? Des dizaines de bateaux de pêche se sont approchés… pour réaliser que la zone était trop dangereuse. Certains sont repartis. D’autres ont fait demi-tour après avoir vu des cadavres flotter. Six corps repêchés pour l’instant. Les autres ? Ils seront peut-être jamais retrouvés. Parce que la mer de Java, elle, ne rend jamais tout.

Mais le vrai problème, c’est ailleurs. Pelni, la compagnie publique derrière le ferry, a un historique de catastrophes. En 2019, le Kencana Jaya X avait coulé près de Bali, faisant 18 morts. En 2015, le Doa Laut avait sombré avec 50 personnes à bord. À chaque fois, les mêmes excuses : « Erreur humaine. » « Conditions météo imprévisibles. » Jamais un mot sur les navires surchargés, les équipes de sécurité sous-payées, ou les inspections bidon. Selon une enquête de The Jakarta Post, Pelni transporte 12 millions de passagers par an, soit trois fois plus que sa capacité légale. Les ferries partent à moitié vides le matin, et reviennent bondés le soir. Parce que les trains ? Ils ne vont pas plus loin que Surabaya. Les avions ? Trop chers pour la majorité des Indonésiens. Alors on prend le risque. On prend le ferry. Et on prie.

L’Indonésie paie le prix de son chaos logistique

L’archipel compte 17 000 îles. Pour les relier, le gouvernement mise sur deux choses : les ferries… et l’incompétence administrative. Résultat ? Un système où les règles existent, mais ne s’appliquent jamais. Prenez les normes de sécurité maritime. Sur le papier, elles sont claires : pas plus de 1 200 passagers par ferry, équipes de sauvetage formées, balises de détresse obligatoires. Dans la réalité ? Le Kencana Jaya VIII transportait 243 personnes, soit 103 de plus que la limite légale. Les gilets de sauvetage ? Seulement 300 à bord, pour 243 passagers. Les membres d’équipage ? Dix personnes pour surveiller la panique. Et les inspections ? Une formalité. En 2021, le ministère des Transports indonésien a fermé 12 ports pour non-respect des normes. Trois mois plus tard, ils étaient tous rouverts. Pourquoi ? Parce que fermer un port, c’est priver des milliers de personnes de leur seul moyen de transport.

L’Indonésie a un PIB par habitant de 4 000 dollars, à peine plus que le Cambodge. Investir dans les transports, c’est choisir entre sauver des vies ou garder les électeurs contents. Et les électeurs, eux, veulent juste arriver à temps pour le marché du samedi. Pas pour entendre parler de normes européennes ou de rapports de l’OMI. Alors on improvise. On surcharge les ferries. On forme les équipages à la va-vite. On prie pour que la mer soit clément. Et quand elle ne l’est pas ? On enterre les morts en vitesse et on fait semblant d’oublier.

Pourtant, il y a des solutions. La Malaisie, par exemple, a interdit les ferries de nuit après le naufrage du Selat Malaka en 2015 (92 morts). Résultat ? Zéro naufrage majeur depuis 2018. La Thaïlande a renforcé les amendes pour surcharge. Résultat ? Moins de morts, mais plus de plaintes des transporteurs. L’Indonésie, elle, reste dans le déni. « Notre mer est dangereuse, c’est normal », a déclaré un porte-parole du ministère des Transports à Antara News. Normal ? 6 morts. 129 disparus. Un enfant avec un drapeau dans les mains. Non, ce n’est pas normal. C’est l’échec d’un État qui préfère compter les morts après la catastrophe plutôt que d’agir avant.

Ce que les rescapés ne disent pas (mais que tout le monde sait)

Les témoignages des survivants sont cohérents : personne n’a eu le temps de réagir. « Le navire a commencé à gémir, puis à pencher. Les lumières se sont éteintes. Après, c’est le noir. », Lina Wijaya, 28 ans, rescapée. Le noir. Parce que les batteries de secours étaient HS. Parce que les issues de secours étaient verrouillées. Parce que l’équipage n’avait pas été formé aux procédures d’urgence.

Ce que les rescapés ne disent pas, c’est la peur. La peur de mourir dans l’eau, mais aussi la peur de parler. Parce que si vous dénoncez les conditions du ferry, vous risquez de ne plus jamais en prendre un autre. Et en Indonésie, quand vous vivez dans une île, ne pas prendre le ferry, c’est se condamner à l’isolement.

Il y a aussi ce que les familles ne diront jamais. Les disparus ne sont pas que des chiffres. Ce sont des pères qui devaient envoyer de l’argent à leurs enfants. Des mères qui allaient vendre du poisson au marché. Des étudiants qui rentraient chez eux pour les vacances. 129 histoires brisées en dix minutes. Et personne ne les pleurera assez fort pour que ça change quelque chose.

Pourtant, il y a un détail qui cloche. Pourquoi le ferry est-il parti par mauvais temps ? Les rapports météo indiquaient des vagues de 2,5 mètres, bien au-dessus du seuil de sécurité pour un navire de cette taille. Pourquoi personne n’a annulé le départ ? Parce que Pelni perd 500 000 dollars par trajet annulé. Parce que les capitaines sont payés à la commission (plus il y a de passagers, plus ils gagnent). Parce que la pression politique est plus forte que la pression de l’eau.

L’Indonésie peut encore éviter le pire (mais elle n’en a pas l’intention)

Ce naufrage n’est pas une fatalité. C’est un choix. Un choix politique. Un choix économique. Un choix de société. L’Indonésie a les moyens de renforcer ses ferries. Elle a les moyens de former ses équipages. Elle a même les moyens de construire des ponts entre Java et Bornéo, comme celui de Suramadu qui relie Java à Madura. Mais ça coûterait cher. Et puis, qui voterait pour un gouvernement qui augmente les prix des billets de ferry ?

La solution existe. La Malaisie l’a faite. La Thaïlande aussi. Mais l’Indonésie, elle, préfère attendre le prochain naufrage. Parce que chaque fois, les médias s’indignent pendant deux semaines. Puis on passe à autre chose. Jusqu’à la prochaine fois.

Le Kencana Jaya VIII n’est pas un accident. C’est une sentence. Une sentence prononcée par un État qui a choisi l’économie sur la sécurité, le court terme sur les vies humaines, et le silence sur la vérité.

Les 129 disparus ne seront pas les derniers. À moins que quelqu’un ne force enfin l’Indonésie à regarder la mer en face.

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R Galaxie Rédaction

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