Fernand Dupuis est mort, et Trillan avec lui perd son dernier lien avec l'Algérie

Né en Charentes en 1928, mobilisé à 20 ans en Algérie, Fernand Dupuis a traversé la guerre, l’oubli et les silences. À 95 ans, sa disparition laisse un vide : celui d’un homme qui incarnait, sans le dire, une époque où la France ne parlait pas de ses guerres. Trillan, sa ville d’adoption, enterre avec lui son dernier témoin direct de la bataille d’Alger. Et personne ne semble prêt à prendre la relève.

Publié le 11 septembre 2026 à 10:11
Fernand Dupuis est mort, et Trillan avec lui perd son dernier lien avec l'Algérie

Un homme qui n’a jamais parlé de la guerre, mais qui l’a portée comme une cicatrice invisible

Fernand Dupuis n’était pas un héros. Il ne s’affichait pas en gilet « Ancien combattant », ne signait pas de pétitions pour la mémoire des harkis, ne venait pas aux cérémonies du 11-Novembre. Il vivait simplement, entre son jardin et son bistrot de quartier, où il sirotait son pastis en regardant les jeunes jouer au foot sans jamais évoquer ce qui l’avait marqué à 20 ans. Pourtant, c’est lui qui, sans le savoir, était devenu le dernier gardien d’une mémoire que Trillan préférait oublier.

En 1956, il débarque en Algérie avec le 3e régiment de tirailleurs algériens. Il a 28 ans. Il voit des villes brûler, des villages rasés, des civils exécutés sommairement. Il participe à des ratissages où l’on arrête des hommes sous prétexte qu’ils pourraient être des fellagas. Il ne tire pas, mais il obéit. Et puis un jour, à Alger, il est témoin d’une exécution. Un jeune, 18 ans, accusé d’avoir jeté une bombe. Fernand Dupuis ne sait plus exactement ce qui s’est passé après. Il se souvient seulement du regard du gars, juste avant que les balles ne le touchent. « Il avait les yeux grands ouverts, comme s’il attendait quelque chose. » Il n’en a jamais parlé. Pas à sa femme, pas à ses enfants, pas même à lui-même, vraiment.

Pourtant, ce regard l’a hanté. Pas comme un cauchemar, non. Comme une question sans réponse. « Pourquoi lui et pas moi ? » Il a gardé ça pour lui, comme on range une vieille photo sous un lit. Parce que personne ne voulait entendre ça. Pas les anciens du régiment, qui parlaient entre eux de « pacification », pas les politiques locaux qui préféraient célébrer la fin de la guerre plutôt que d’en parler, pas les Trillanais, qui voyaient en lui un vieux monsieur gentil, pas un soldat.

Trillan a choisi de ne pas se souvenir

La ville de Trillan, 12 000 habitants, a accueilli Fernand Dupuis en 1962 comme elle accueille tous les anciens combattants : avec des médailles, des poignées de main et un oubli poli. On lui a donné une place dans le comité des fêtes, on lui a offert un repas chez les pompiers. Mais jamais on ne lui a demandé ce qu’il avait vraiment fait. Comme si la réponse pouvait fissurer l’image que la France se donne d’elle-même : celle d’un pays qui a « mis fin à la guerre » sans vraiment avoir à en assumer les conséquences.

Aujourd’hui, Trillan n’a plus de Fernand Dupuis. Et avec lui, elle perd son dernier lien avec une Algérie qui n’était pas celle des cartes postales, mais celle des corps calcinés et des villages interdits. Les archives municipales ne mentionnent même pas son passage dans les rangs français. Pas de plaque, pas de rue à son nom, pas de discours. Juste un décès dans la colonne « Personnes âgées » du journal local.

Pourtant, il y a un détail qui en dit long : dans son testament, Fernand Dupuis a légué ses décorations militaires… à la mairie. « Pour qu’on en fasse quelque chose. » La mairie, elle, n’a pas répondu à nos demandes d’interview. Comme si, même après la mort, on préférait encore ne pas savoir.

L’Algérie de Fernand Dupuis n’intéresse plus personne

En 2023, selon une étude de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), seulement 12% des Français de moins de 40 ans savent que la France a mené une guerre en Algérie entre 1954 et 1962. Le chiffre est édifiant. Et il explique pourquoi Fernand Dupuis est mort sans que personne ne se soucie vraiment de ce qu’il avait à dire.

Les anciens combattants d’Algérie disparaissent un à un. Ceux qui parlent sont ceux qui ont choisi de le faire, comme l’écrivain Pierre Vidal-Naquet ou le réalisateur Patrick Rotman. Les autres, comme Fernand Dupuis, sont morts en silence. Parce que personne ne voulait les entendre. Parce que la France a besoin de ses héros, pas de ses bourreaux. Parce que parler de la torture, des disparus, des villages rasés, ça dérange.

À Trillan, on enterre Fernand Dupuis sans fleurs, sans discours, sans une seule mention de ce qu’il a vu. Comme si, au fond, la meilleure façon de faire disparaître une guerre, c’était de faire disparaître ceux qui l’ont vécue.

Ce que la mort de Fernand Dupuis révèle d’une France qui refuse son histoire

Fernand Dupuis n’était pas un résistant. Il n’était pas un opposant à la guerre. Il était un soldat. Un soldat qui a obéi aux ordres, comme des milliers d’autres. Mais il était aussi un homme qui a vu. Et ça, c’est ce que la France ne supporte pas.

Quand un ancien légionnaire comme Hubert Faure meurt en 2021, on en parle. On fait des articles, on organise des hommages. Parce que Hubert Faure, lui, il a choisi de devenir un symbole : celui du « pied-noir repenti », celui qui regrette la colonisation. Fernand Dupuis, lui, n’avait pas cette ambition. Il était juste un vieux monsieur qui voulait qu’on le laisse tranquille.

Sa disparition est un symptôme. Celui d’une société qui préfère oublier plutôt que d’affronter. Qui préfère les médailles aux témoignages. Qui préfère les discours lisses aux vérités qui dérangent.

À Trillan, on va bientôt effacer les dernières traces de Fernand Dupuis. Ses décorations seront rangées dans un tiroir municipal. Son nom disparaîtra des registres. Et personne ne posera de questions.

C’est comme ça que les guerres finissent, au fond. Quand les derniers témoins meurent sans que personne ne les écoute.

La dernière phrase de Fernand Dupuis, qu’on ne lui a jamais demandée : « Ici, on ne parle pas de ça. Et c’est très bien comme ça. »

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R Galaxie Rédaction

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