Le BTP a un problème de visibilité, pas de femmes
En 2023, la Fédération Française du Bâtiment (FFB) estimait que les femmes représentaient 10,3 % de la main-d’œuvre du secteur en France métropolitaine. En Guyane ? Personne ne sait. Personne ne cherche vraiment. Parce que le problème n’est pas le manque de candidates. C’est le manque de volontaires qui osent. Et celles qui osent, souvent, se font vite oublier.
L’exposition qui s’installe dans les collèges et lycées à la rentrée ne va rien changer à ça. Elle ne recrute pas. Elle ne forme pas. Elle montre. Six portraits, six parcours, six réalités. Pas de discours sur l’égalité, pas de slogans sur la diversité. Juste des femmes avec leur casque, leur marteau, leurs bleus aux genoux. Et cette question, en filigrane : pourquoi on ne les voit jamais ?
Pourtant, elles sont là.
Elles construisent des écoles, elles posent des canalisations, elles élèvent des murs. Mais dans les imaginaires, le BTP reste un monde de mecs qui suent et jurent. Une image qui colle, et qui repousse. Les chiffres le confirment : en 2022, seulement 8 % des apprentis en Guyane étaient des femmes dans les métiers du bâtiment (source : Chambre des Métiers). Et le taux de départ anticipé chez les femmes ? 30 % plus élevé que chez les hommes, selon une étude de l’Afpa. Elles arrivent, elles voient, elles lâchent. Parce que personne ne leur a dit que c’était possible. Ou parce qu’on ne leur a pas montré à quoi ça ressemblait, vraiment.
L’exposition, elle, le montre. Sans filtre.
Le piège des bonnes intentions
Si vous pensez que cette initiative va tout changer, vous vous trompez. Les expositions, ça ne transforme pas les mentalités. Ça les gratte, parfois. Juste assez pour que les gens se disent : « Ah, tiens, c’est possible. » Mais après ? Après, il faut des stages, des contrats, des chefs de chantier qui ne rigolent pas quand une femme demande un EPI. Il faut des vestiaires adaptés, des toilettes qui ne sont pas à 20 minutes à pied, des collègues qui ne vous traitent pas comme une intruse.
Bref, il faut du concret.
Or, le BTP en Guyane, c’est un secteur en tension. Les entreprises courent après les bras, peu importe le genre. Mais quand une femme postule, on lui demande souvent : « Tu es sûre que tu veux faire ça ? » Comme si c’était une question légitime. Comme si le métier était trop dur pour elle. Alors qu’en réalité, c’est le milieu qui est trop dur pour tout le monde.
L’exposition ne répond pas à ça. Elle ne peut pas. Mais elle force à regarder. Et c’est déjà ça.
Le vrai combat : faire taire les préjugés
Il y a un détail qui saute aux yeux dans ces portraits : aucune des six femmes ne sourit comme dans les photos de famille. Leurs sourires sont fatigués. Leurs mains, abîmées. Leurs regards, parfois las. Parce que le BTP, ce n’est pas un métier pour les faibles. C’est un métier qui use. Et si les femmes y tiennent, c’est parce qu’elles aiment ça. Pas parce qu’elles cherchent à prouver quelque chose.
Pourtant, le débat ne porte jamais sur leur compétence.
On parle de leur « résilience », de leur « courage ». Comme si elles devaient surmonter un obstacle supplémentaire, en plus du chantier. Comme si leur place là-bas était une exception, pas une évidence.
Une des portraits, Sylvie M., 42 ans, cheffe de chantier à Cayenne, résume ça en une phrase : « On ne me demande jamais si je sais mon métier. On me demande si je vais pleurer. »
L’exposition ne répond pas à cette question non plus. Mais elle la pose. Et c’est déjà une avancée.
Ce que l’exposition ne dit pas
Elle ne parle pas des harceleurs qui prennent les femmes pour des stagiaires et pas pour des professionnelles.
Elle ne parle pas des contrats précaires qui poussent les femmes à quitter le secteur après deux ans.
Elle ne parle pas des chantiers où les vestiaires sont mixtes, avec des portes qui grincent et des regards qui traînent.
Elle montre. Point.
Et c’est bien. Parce que le reste, les associations et les syndicats s’en chargent. Enfin, devraient s’en charger. Mais entre les promesses et les réalités, il y a un gouffre. Et l’exposition, elle, ne ment pas.
La Guyane a besoin de ces femmes. Et vice versa.
Le BTP en Guyane, c’est un secteur clé. Sans main-d’œuvre, pas de routes, pas d’hôpitaux, pas de logements. Or, avec le vieillissement de la population et l’exode des jeunes, les entreprises crient famine. En 2024, 15 % des postes dans le bâtiment restent vacants (source : DIRECCTE Guyane).
Alors oui, les femmes pourraient combler une partie de ces trous. Mais pour ça, il faudrait:
- Arrêter de leur faire croire que c’est un métier « pour hommes ».
- Cesser de les traiter comme des cas sociaux.
- Comprendre qu’elles ne veulent pas de pitié, mais des conditions décentes.
L’exposition ne fait pas tout ça. Mais elle rappelle une évidence : le BTP sans femmes, c’est du BTP à moitié.
Et la Guyane, elle, a besoin de toute sa main-d’œuvre.
Alors on attend quoi ?