Le déni commence par les chiffres
Le 3 novembre 2023, le gouvernement a publié son bilan annuel des violences conjugales. Officiellement, 104 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis le début de l’année. Un chiffre qui fait grincer des dents. Parce que les associations, elles, en recensent 150. Parce que la police nationale, dans son propre rapport, avoue ne pas tout compter. Parce que depuis 2016, année où la loi a enfin créé le délit de féminicide, le nombre de victimes officielles n’a jamais baissé. Il stagne. Comme si on avait atteint un plafond de tolérance.
Pourtant, personne ne s’en émeut vraiment. Pas les politiques, pas les médias grand public, pas même les réseaux sociaux, pourtant si prompts à s’indigner pour un tweet mal interprété. Les féminicides ? Ça fait partie du paysage. Un peu comme les canicules, ou les grèves. On en parle quand ça arrive, puis on passe à autre chose.
Et si le vrai problème, c’était ça ? Pas les meurtres en eux-mêmes, mais le fait qu’on ne bronche plus ?
Pourquoi le gouvernement ment sur les chiffres
Le ministère de l’Intérieur a une méthode. Ou plutôt, une non-méthode. Pour établir son décompte, il s’appuie sur les affaires classées comme « crimes » par les parquets. Problème : beaucoup de féminicides sont qualifiés de « morts accidentelles » ou de « suicides ». En 2022, selon l’Observatoire national des féminicides, 23 affaires ont été requalifiées après enquête. 23 femmes de trop.
Prenez l’exemple de Marie, 34 ans, tuée en juillet 2023 par son ex-compagnon à Strasbourg. La police a d’abord parlé d’un « drame familial ». Ce n’est qu’après l’intervention des associations que l’affaire a été requalifiée en féminicide. Trop tard pour Marie. Mais pas pour les autres.
Le gouvernement le sait. En 2021, une note interne du ministère de la Justice reconnaissait que 30 % des féminicides étaient sous-estimés. Résultat ? Les plans gouvernementaux « pour lutter contre les violences conjugales » reposent sur des données truquées. On traite le symptôme, pas la maladie.
Les médias normalisent l’horreur
Vous vous souvenez de Sarah Halimi ? Cette femme juive, violée et jetée du cinquième étage par son voisin en 2017. Son meurtrier avait hurlé « Allah akbar » pendant l’aggression. Les médias en ont fait un « fait divers ». Pas un féminicide. Pas un crime de haine. Juste « un drame ».
Pourtant, le parquet de Paris a fini par reconnaître le caractère raciste et sexiste du crime. Trop tard. Parce que pendant des mois, les journaux ont parlé de « folie passagère ». Parce que BFM TV a diffusé des images de la scène de crime sans filtre, comme si c’était un épisode de Koh-Lanta.
Aujourd’hui, quand une femme est tuée par son conjoint, les chaînes d’info en parlent trois jours. Puis elles passent à autre chose. Comme si c’était une fatalité. Comme si c’était normal.
Les associations se battent seules
Elles sont là, sur le terrain. Les Femmes Solidaires, le Collectif national contre les violences conjugales, les maisons d’accueil. Elles comptent. Elles alertent. Elles sauvent des vies. Mais personne ne les écoute vraiment.
Prenez Le 3919, la ligne d’urgence contre les violences conjugales. En 2023, elle a reçu 400 000 appels. 400 000 femmes en danger. Et que fait le gouvernement ? Il réduit son budget. En 2024, le financement du 3919 a été coupé de 10 %. Parce que, officiellement, « la situation s’améliore ».
Pourtant, les associations savent que les féminicides ne baissent pas. Ils se déplacent. Avant, c’était dans les campagnes. Maintenant, c’est dans les grandes villes. Avant, c’étaient des hommes sans emploi. Maintenant, ce sont des cadres, des médecins, des enseignants. La violence conjugale ne connaît plus de classe sociale.
On s’habitue. Et c’est pire que la violence elle-même
Le pire, ce n’est pas les coups. Ce n’est pas les cris. Ce n’est même pas la mort.
Le pire, c’est le silence après.
Quand une femme est tuée, les réseaux sociaux s’embrasent pendant 48 heures. Puis tout le monde oublie. Comme si c’était une tendance passagère. Comme si on pouvait « aimer » une cause sans rien faire.
Pourtant, chaque année, 220 000 femmes sont victimes de violences conjugales en France. 220 000. Vous avez lu ça ? Non, parce que personne n’en parle. Parce que c’est trop long. Trop compliqué. Trop « déprimant ».
Alors on fait semblant d’y croire, aux discours lisses des politiques. « On fait tout pour les victimes. » « La loi est exemplaire. » « La société évolue. »
Mais les chiffres, eux, ne mentent pas.
Ce qu’il faudrait faire. Et ce qu’on ne fera pas
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Arrêter de compter les morts comme on compte les vaches. Le gouvernement doit publier un décompte vrai des féminicides. Avec des critères clairs. Sans requalification à la va-vite.
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Sanctionner les médias qui banalisent. Quand une femme est tuée, on ne parle pas de « drame ». On parle de féminicide. Point. Et on explique pourquoi c’est un féminicide. Parce que c’est politique. Parce que c’est systémique.
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Financer les associations, pas les discours. Le 3919 a besoin de moyens. Les maisons d’accueil ont besoin de places. Les avocates spécialisées ont besoin de temps. Pas de communiqués de presse.
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Éduquer les enfants. Pas avec des cours de morale sur « le respect de la femme ». Avec des cours de consentement, de violence, de responsabilité. Dès le primaire. Parce que les féminicides ne commencent pas à 30 ans. Ils commencent dans la tête des garçons de 10 ans.
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Arrêter de pleurnicher sur « la complexité du sujet ». La violence contre les femmes, c’est simple : ça n’a pas à exister. Point.
Mais on ne le fera pas. Parce que c’est long. Parce que ça coûte cher. Parce que ça dérange.
Alors on continuera à compter les morts. À faire semblant de s’indigner. À oublier.
Jusqu’à ce que ce soit votre sœur. Votre voisine. Votre fille.
Et là, peut-être, on se réveillera.
Mais probablement trop tard.