12 mois de retard et des locataires qui ne bougent pas
Câest une scĂšne qui se rĂ©pĂšte, comme un mauvais film. DĂ©but dĂ©cembre 2023, Ă Forest, un bailleur bruxellois reçoit enfin une dĂ©cision de justice : son locataire, en retard de 18 mois de loyer, doit quitter les lieux. Papier en main, il contacte la police pour organiser lâexpulsion. RĂ©ponse : « Pas avant le 15 mars. Moratoire hivernal. » Sauf que mars arrive, repart, et le locataire est toujours lĂ . « On mâa dit que ça allait ĂȘtre rĂ©glĂ© en deux semaines. Deux ans plus tard, je suis toujours dans la merde », lĂąche le propriĂ©taire, exaspĂ©rĂ©. Son cas ? Pas une exception. Une norme.
Le moratoire, ce leurre qui protĂšge les mauvais payeurs
Officiellement, le moratoire hivernal vise Ă Ă©viter les expulsions « en pĂ©riode froide ». Officieusement, il devient un bouclier pour les locataires en difficulté⊠ou ceux qui en abusent. Ă Bruxelles, la rĂšgle est claire : entre le 1er octobre et le 15 mars, aucune expulsion ne peut ĂȘtre exĂ©cutĂ©e. ProblĂšme ? Les tribunaux peinent Ă rattraper le retard accumulĂ©. « En 2023, 45 % des demandes dâexpulsion Ă Bruxelles nâont pas abouti dans les dĂ©lais lĂ©gaux », selon les chiffres de la FĂ©dĂ©ration des PropriĂ©taires Immobiliers (FPI). Et ce nâest pas prĂšs de sâarranger.
Prenez lâexemple de la Zone de Police Bruxelles-Capitale : en 2022, 87 % des expulsions ordonnĂ©es nâont pas pu ĂȘtre mises Ă exĂ©cution avant le moratoire suivant. RĂ©sultat ? Les propriĂ©taires attendent. Parfois des annĂ©es. « Un locataire a Ă©tĂ© expulsĂ© en 2019⊠mais il Ă©tait de retour dans son appartement en 2021, parce que le nouveau locataire nâavait pas Ă©tĂ© installĂ© Ă temps », raconte un huissier de justice sous couvert dâanonymat. « On tourne en rond. »
Les tribunaux, otages dâun systĂšme qui ne suit pas
Le vrai nĆud du problĂšme ? Les tribunaux. Ă Bruxelles, les juges du travail sont noyĂ©s sous les dossiers. « En moyenne, une procĂ©dure dâexpulsion met 18 mois Ă aboutir », confirme Me Sophie Delvaux, avocate spĂ©cialisĂ©e en droit immobilier. « Et encore, câest si tout se passe bien. » Sauf que « tout ne se passe jamais bien ». Les locataires contestent, traĂźnent, invoquent des dĂ©lais trop courts, des procĂ©dures bĂąclĂ©es. Pendant ce temps, les propriĂ©taires, eux, paient. Ils paient les charges, les taxes, les Ă©ventuels travaux. Et ils paient⊠pour un logement vide.
Pire : certains locataires en profitent pour squatter. « Un client mâa dit : âJe sais que je dois partir, mais je reste. De toute façon, ils ne peuvent rien faire avant lâĂ©tĂ©.â » Un raisonnement qui marche, hĂ©las. « Le moratoire, câest devenu une autorisation de campement », grince un bailleur du quartier des Marolles. « Les gens savent que de toute façon, ils ne seront pas expulsĂ©s avant des mois. Alors ils attendent. »
Ce que Bruxelles refuse de voir
Pourtant, les solutions existent. Dâautres villes, comme Amsterdam ou Paris, ont adaptĂ© leurs moratoires. Ă Amsterdam, par exemple, les expulsions pour loyers impayĂ©s sont possibles mĂȘme en hiver, « sous rĂ©serve dâun prĂ©avis suffisant et dâun accompagnement social ». Ă Paris, les propriĂ©taires peuvent obtenir des « titres exĂ©cutoires » accĂ©lĂ©rĂ©s pour les cas les plus graves. Ă Bruxelles ? Rien. « On nous dit que câest pour protĂ©ger les locataires. Mais qui protĂšge les propriĂ©taires ? », sâindigne un membre de la Chambre ImmobiliĂšre de Bruxelles.
Le pire ? Personne ne veut en parler. Ni les politiques, ni les associations de locataires, ni mĂȘme la SociĂ©tĂ© du Logement de Bruxelles (SLB). « Quand jâai demandĂ© une rencontre avec les Ă©lus pour discuter du problĂšme, on mâa rĂ©pondu que âce nâĂ©tait pas une priorité⠻, raconte un bailleur. « PrioritĂ© Ă quoi ? Ă ce que les locataires dorment au chaud, mĂȘme si câest sur le dos des propriĂ©taires ? »
Le vrai coût du moratoire : des logements qui pourrissent
DerriĂšre les chiffres et les procĂ©dures, il y a des rĂ©alitĂ©s concrĂštes. Des appartements qui se dĂ©gradent, des propriĂ©taires qui abandonnent, des quartiers qui se dĂ©gradent. Prenez lâexemple de la rue de Flandre, Ă Saint-Gilles. Un immeuble de six logements, dont trois sont vides depuis 2021. « Les locataires ne paient plus. Les fenĂȘtres sont brisĂ©es, lâeau coule. Mais je ne peux pas les expulser. Alors je perds 3 000 euros par mois », explique le propriĂ©taire, au bord de la faillite. « Ă ce rythme, je vais devoir vendre. Et aprĂšs ? Un investisseur va racheter, et les prix vont encore monter. Les locataires actuels ? Ils seront Ă la rue. »
Le cercle vicieux est simple : moins dâexpulsions = moins de rotations = moins de logements disponibles = des prix qui explosent. « Bruxelles a besoin de 20 000 logements sociaux supplĂ©mentaires. Mais avec des propriĂ©taires qui lĂąchent lâaffaire, comment on va faire ? », interroge un urbaniste. « On va finir par avoir des villes fantĂŽmes. »
La colĂšre des bailleurs, enfin entendue ?
En fĂ©vrier 2024, la FĂ©dĂ©ration des PropriĂ©taires Immobiliers (FPI) a dĂ©posĂ© un recours devant le Conseil dâĂtat pour « abus de droit » sur le moratoire hivernal. « On ne demande pas Ă supprimer la protection des locataires. On demande juste que ça ne devienne pas une loi de la jungle », explique leur porte-parole. Pour lâinstant, rien. Mais la pression monte.
Reste une question : jusquâĂ quand Bruxelles va-t-elle laisser pourrir ses propriĂ©taires ? Les locataires en difficultĂ© mĂ©ritent une aide. Ceux qui abusent du systĂšme, non. Et les propriĂ©taires ? Eux, on les oublie.
Parce quâau final, câest simple : si personne ne peut plus expulser, qui va encore louer ?