Pourquoi Trump veut faire de cette exécution un spectacle national
Donald Trump n’est plus aux commandes, mais son ombre plane encore sur cette décision. Lloyd Austin, le secrétaire à la Guerre, a lâché le morceau début novembre : l’exécution de Hasan sera filmée, diffusée, partagée. « Tout le monde doit voir », a-t-il dit. Tout le monde ? Vraiment ? Parce que si c’est pour rappeler au monde que les États-Unis, en 2024, pratiquent encore la peine de mort comme au Far West, alors on peut se demander qui, exactement, va apprendre quelque chose en regardant un homme se faire fusiller. Les pro, déjà convaincus, ne changeront pas d’avis. Les anti, déjà horrifiés, le seront encore plus. Quant aux indécis, ils auront juste vu un truc de ouf sur les réseaux.
Mais le vrai problème, c’est pas la diffusion. C’est l’idée même. Parce que là, on ne parle plus de justice. On parle de théâtre. Et ça, c’est une première depuis 1963, quand les exécutions publiques ont été interdites au niveau fédéral. Avant ça, les pendaisons, les électrocutions, les fusillades… tout se faisait sous les yeux du public. Les journaux en parlaient en Une, les familles des victimes venaient regarder, et les bourreaux devenaient des stars locales. Aujourd’hui, on veut revenir à ça. Sauf que les rôles ont changé : au lieu d’un shérif qui tire sur un hors-la-loi, on a un gouvernement qui joue les régisseurs de la dernière exécution médiatisée de l’histoire.
Et puis, il y a le détail qui cloche : pourquoi Hasan, et pas un autre ?
Un choix politique, pas judiciaire
Hasan, c’est le bon client. Un musulman, un militaire qui a trahi ses frères d’armes, un homme dont l’acte a choqué l’Amérique profonde. En 2009, il a ouvert le feu sur Fort Hood, tuant 13 personnes et en blessant des dizaines. Le FBI a vite compris qu’il agissait pour Al-Qaïda, mais au moment des faits, il était encore un soldat américain. Un paradoxe qui a rendu son procès politique dès le départ. Condamné à mort en 2013, il attend depuis 11 ans dans le couloir de la mort. Assez longtemps pour que les avocats de la défense sortent l’artillerie lourde : « Il souffre de troubles psychologiques graves », « Il n’était pas en pleine possession de ses moyens », « La peine de mort est discriminatoire ».
Sauf que personne ne veut en entendre parler. Pas les juges, pas le gouvernement, pas le public. Parce que Hasan, c’est l’exception qui confirme la règle : quand la peine de mort sert à autre chose qu’à la justice, elle devient un outil. Et là, l’outil, c’est la peur. La peur de l’islamisme, la peur de l’inconnu, la peur de ce qui pourrait arriver si on ne montre pas qu’on est dur.
Le chiffre qui résume tout : depuis 1976, date de la réintroduction de la peine de mort aux États-Unis, 153 condamnés ont été exécutés par injection létale. 153. Sur plus de 3 000 peines de mort prononcées. Ça fait une moyenne d’une exécution tous les 2 ans. Une rareté. Sauf que là, on veut en faire un événement. Un truc qui marque les esprits. Comme quand Trump a fait pendre deux coqs dans une cour de récré pour effrayer les autres. Sauf que là, le coq, c’est un homme.
Ce que la diffusion en direct change (et ce que ça ne change pas)
Officiellement, la diffusion est là pour « la transparence ». « Les familles des victimes ont le droit de savoir », « Le public mérite de voir que la justice est rendue ». Bref, la classique litanie des partisans de la peine de mort. Sauf que la transparence, dans ce cas, c’est une couverture. Parce que si on veut vraiment être transparent, on commencerait par expliquer pourquoi les États-Unis sont le seul pays développé à pratiquer encore la peine de mort.
En 2023, selon Amnesty International, 5 pays (Chine, Iran, Égypte, Irak, Soudan) ont exécuté plus de 1 000 personnes. Les États-Unis en sont à 18 (chiffre 2023, source : Death Penalty Information Center). On est loin des milliers, mais on reste dans le top 5 des pays les plus actifs. Sauf que là-bas, les exécutions se font sans caméra, sans live, sans débat. Parce que la peine de mort, dans ces pays, c’est une formalité. Aux États-Unis, c’est un symbole.
Et c’est ça, le vrai problème. Parce que diffuser cette exécution, ce n’est pas « rendre justice ». C’est montrer du doigt. Montrer qu’on peut encore tuer au nom de la loi, et que personne ne bronche. Montrer que les États-Unis, en 2024, sont encore capables de faire un truc aussi moyenâgeux que de filmer un meurtre d’État.
Le paradoxe ? Les mêmes qui hurlent à la censure quand une vidéo de police violente circule sur les réseaux vont applaudir quand l’État diffusera en direct un homme se faire descendre. Parce que là, c’est « légal ». Là, c’est « la justice ». Là, on peut regarder sans avoir honte.
Ce que ça dit de l’Amérique en 2024
Si cette exécution a lieu, ce ne sera pas parce que la justice l’exige. Ce sera parce que quelqu’un a décidé que ça ferait un bon coup médiatique. Et ça, c’est le vrai scandale. Parce que ça montre à quel point la peine de mort, aux États-Unis, est devenue un accessoire politique. Un truc pour faire peur, pour diviser, pour rappeler qui commande.
En 2019, le Texas a exécuté 6 personnes en 6 semaines. En 2023, l’Oklahoma a tenté d’exécuter un condamné avec un protocole d’injection obsolète (le produit a fini par couler dans son corps pendant 43 minutes). En 2024, on veut faire un live. Ça ne s’invente pas.
Et puis, il y a la question que personne ne pose : est-ce que ça servira à quelque chose ?
Les études le disent depuis des années : la peine de mort ne dissuade pas la criminalité. Elle coûte 3 fois plus cher qu’une peine de prison à perpétuité (source : National Academy of Sciences, 2012). Elle est appliquée de manière discriminatoire (les Noirs et les pauvres sont surreprésentés). Et elle ne rend pas justice : en 1999, l’État du Texas a exécuté un homme innocent, Carlos DeLuna, après 14 ans de prison. 14 ans.
Alors oui, regardez. Regardez bien. Parce que ce que vous allez voir, ce n’est pas « la justice ». C’est l’Amérique qui joue avec le feu, et qui espère que personne ne regardera trop près.
Pourquoi ça ne marchera pas comme prévu
Ils croient quoi, à Washington ? Que les gens vont applaudir ? Que les réseaux sociaux vont trending « #JusticeServie » ? Que les familles des victimes vont pleurer de joie en voyant leur bourreau mourir à l’écran ?
Déjà, les familles des victimes de Hasan ne veulent pas de ça. Certaines ont demandé que l’exécution soit privée. D’autres ont dit ne pas vouloir en parler. Parce que regarder un homme mourir, même si c’est un meurtrier, ça ne guérit pas. Ça ne rend pas les morts moins morts. Ça ne rend pas les vies brisées moins brisées.
Ensuite, il y a le côté contre-productif. Parce que diffuser cette exécution, c’est aussi donner une tribune gratuite à ceux qui veulent abattre la peine de mort. Les images vont choquer. Les débats vont repartir. Et les États-Unis, déjà divisés, vont encore se regarder en se demandant « Mais qu’est-ce qu’on fait encore avec ce truc ? ».
Enfin, il y a le risque juridique. Parce que si l’État fédéral diffuse cette exécution, il devient complice du spectacle. Et ça, c’est un terrain glissant. Déjà, en 2014, la Cour suprême a interdit les exécutions publiques dans le Maryland en estimant que ça « violait les droits des condamnés ». Si un juge décide que filmer et diffuser une exécution, c’est « cruel et inhabituel » (les mots exacts de la Constitution), alors adieu la peine de mort fédérale.
Le vrai problème, c’est pas la diffusion. C’est l’idée même que la peine de mort puisse encore exister en 2024. Pas aux États-Unis. Partout.
Ce que ça signifie pour le reste du monde
Les États-Unis se regardent dans le miroir et ils n’aiment pas ce qu’ils voient. Alors ils font semblant de ne pas voir. Ils ferment les yeux sur les erreurs judiciaires, sur les inégalités, sur le fait que la peine de mort, c’est pas la justice. C’est la vengeance.
En Europe, on a aboli la peine de mort. En Amérique latine, elle est presque partout interdite. Même en Chine, où elle est massive, on ne la diffuse pas en direct. Parce que personne ne veut être associé à ça. Sauf les États-Unis. Qui, encore une fois, jouent les gros bras du monde libre en faisant un truc que personne d’autre ne fait.
Alors oui, regardez. Regardez bien. Parce que ce que vous allez voir, ce n’est pas « la justice ». C’est l’Amérique qui se tire une balle dans le pied, et qui espère que personne ne s’en rendra compte.
Et après, on se demandera encore pourquoi le monde a du mal à faire confiance à ce pays.