L'Ethiopie replonge dans la guerre, Abala devient un front oublié

Les combats nocturnes entre forces fédérales et rebelles du Tigré dans l’Afar révèlent une escalade militaire ignorée. Pourquoi ce front secondaire pourrait bien décider de l’avenir du pays. Avec des civils pris en étau et une famine qui guette, l’Ethiopie joue avec le feu.

Publié le 25 septembre 2026 à 14:01
L'Ethiopie replonge dans la guerre, Abala devient un front oublié

Abala, 3h17 du matin. Les obus tombent encore. Personne ne sait combien de temps ça va durer cette fois-ci.

La ville d’Abala, dans l’État régional de l’Afar, n’est pas Addis-Abeba. Elle n’est pas Mekelle, non plus. Pourtant, c’est là que se joue une partie cruciale de la guerre éthiopienne. Depuis jeudi soir, les forces fédérales et les rebelles du Tigré s’y affrontent à coups de roquettes, de tirs d’artillerie et de drones. Une source humanitaire sur place, contactée par l’AFP, parle d’« intenses combats ». Traduction : les civils sont coincés entre deux feux, et personne ne semble s’en soucier vraiment.

Pourtant, Abala n’est pas une ville anodine. Elle se situe à une centaine de kilomètres de la frontière avec l’Érythrée, un pays avec qui l’Éthiopie entretient des relations explosives depuis des années. Et surtout, elle est stratégiquement cruciale : c’est par là que transitent une partie des approvisionnements vers le Tigré, cette région du nord que le Premier ministre Abiy Ahmed a juré de « libérer » après deux ans de guerre.

Le problème ? Personne ne gagne. Et tout le monde perd.

Pourquoi l’Afar, ce désert oublié, devient-il un champ de bataille ?

L’Afar, c’est le Far West éthiopien. Une région aride, pauvre, où les conflits tribaux et les tensions politiques couvaient depuis des années. Mais depuis que les rebelles du Tigré ont repris les armes début novembre, après un cessez-le-feu de deux mois, l’Afar est devenue une zone de passage obligatoire. Les forces fédérales, affaiblies par des années de guerre, tentent de couper les lignes d’approvisionnement des rebelles. Les Tigrayans, eux, veulent reprendre le contrôle des axes routiers pour ravitailler leurs troupes.

Sauf que les civils paient la note. Selon l’ONU, plus de 20 000 personnes ont déjà fui leurs foyers dans l’Afar depuis le début des hostilités. Et les besoins humanitaires explosent. Médecins Sans Frontières (MSF) a prévenu : « Les hôpitaux sont submergés, les stocks de médicaments s’épuisent, et les populations n’ont plus rien à manger. » Un rapport interne de l’ONU, obtenu par The Guardian, estime que plus de 350 000 personnes dans le nord de l’Éthiopie sont en situation de famine aiguë. Mais les ONG peinent à accéder aux zones de combat.

Le vrai drame ? Personne ne veut en parler.

L’Ethiopie joue à la roulette russe avec sa propre stabilité

Abiy Ahmed a toujours vendu cette guerre comme un conflit « anti-terroriste ». « Nous combattons des groupes armés qui menacent l’unité du pays », répétait-il encore la semaine dernière devant l’Assemblée générale des Nations unies. Sauf que les « groupes armés », ce sont aussi des soldats, des médecins, des enseignants, des Tigrayans qui refusent d’être écrasés.

Et puis, il y a l’Érythrée. Le petit voisin autoritaire, dirigé par le président Issayas Afwerki, qui a envoyé des milliers de soldats en Éthiopie pour aider les forces fédérales. Officiellement, c’est une « coopération sécuritaire ». Officieusement, beaucoup y voient une occupation déguisée. « L’Érythrée contrôle déjà une partie de l’Afar, et maintenant, elle étend son influence », explique un diplomate occidental sous couvert d’anonymat. « Si Abiy ne maîtrise pas cette situation, c’est toute la Corne de l’Afrique qui va s’embraser. »

Pourtant, personne ne bronche. Les États-Unis, trop occupés par leur propre crise politique, ont réduit leurs aides. L’Union européenne, paralysée par ses divisions, se contente de déclarations lisses. Quant à la Chine, elle continue d’armer les deux camps sans sourciller, tant que les mines et les marchés restent ouverts.

Résultat : l’Ethiopie s’enlise.

Ce que personne ne dit sur les drones et les mercenaires

Vous ne le lirez pas dans les communiqués officiels, mais les forces fédérales utilisent désormais des drones turcs Bayraktar TB2, offerts par Ankara dans le cadre d’un « partenariat stratégique ». Ces engins, déjà employés en Libye et en Syrie, ont changé la donne sur le terrain. « Ils permettent de frapper avec une précision chirurgicale, mais aussi de terroriser les populations », témoigne un militant tigrayan sous pseudonyme. « À Abala, les gens ont peur de sortir de chez eux. Les drones survolent en permanence, et quand ils repèrent un mouvement suspect, ils tirent. »

Et puis, il y a les mercenaires. Des rumeurs persistent sur l’engagement de combattants soudanais et érythréens, payés pour combler les lacunes de l’armée éthiopienne. « C’est une guerre par procuration déguisée », estime un analyste du International Crisis Group. « Personne ne veut assumer la responsabilité des crimes commis. »

Pourtant, les preuves s’accumulent. Des vidéos circulent sur les réseaux sociaux, montrant des charniers dans l’Afar. Des témoignages font état de viols systématiques, de pillages, de villages brûlés. Mais les médias internationaux passent leur chemin. « Trop compliqué, trop loin, trop peu rentable », résume un journaliste basé à Nairobi.

L’Ethiopie est en train de devenir un État failli. Et personne ne semble s’en apercevoir.

La famine comme arme de guerre

Le 1er décembre, le gouvernement éthiopien a annoncé la réouverture de deux ponts frontaliers avec le Soudan pour acheminer de l’aide humanitaire. Une mesure tardive, et surtout symbolique. Car le vrai problème, ce n’est pas l’accès aux frontières, c’est l’accès aux zones de combat.

L’ONU a calculé que plus de 9 millions de personnes dans le nord de l’Éthiopie souffrent d’insécurité alimentaire aiguë. Mais les convois humanitaires sont régulièrement bloqués, soit par les forces fédérales, soit par les rebelles. « Nous avons des camions pleins de nourriture qui pourrissent sur les bas-côtés des routes », confie un employé d’un ONG internationale. « Les deux camps nous accusent de favoriser l’ennemi. »

Pourtant, la famine n’est pas une fatalité. En 2011, l’Éthiopie avait évité le pire grâce à une campagne massive de distribution de nourriture. Cette fois-ci, rien. « Les belligérants utilisent la faim comme arme », accuse un rapport du Global Network Against Food Crises. « Ils savent que si les populations meurent de faim, elles ne pourront plus se battre. »

Sauf que cette fois, c’est tout le pays qui est en jeu.

Et après ? L’Ethiopie va-t-elle imploser ?

Abala n’est qu’un nom sur une carte. Mais ce qui s’y passe aujourd’hui pourrait bien déterminer l’avenir de l’Éthiopie. Si les combats s’étendent, si les mercenaires et les drones multiplient leurs frappes, si la famine s’aggrave… alors oui, le pays pourrait basculer dans une guerre civile prolongée.

Pourtant, une issue existe. Elle passe par une trêve immédiate, le retrait des forces étrangères, et une négociation sérieuse. « Mais pour ça, il faudrait que quelqu’un ait encore un minimum d’intérêt pour l’Éthiopie », lâche un ancien diplomate.

Ce soir, à Abala, les obus continuent de tomber. Demain, peut-être, ce sera ailleurs. Mais une chose est sûre : personne ne gagnera cette guerre. Sauf ceux qui vendent les armes.

*(L’Ethiopie compte 120 millions d’habitants. 9 millions risquent la famine. Combien de temps avant que le monde ne daigne regarder ?)

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R Galaxie Rédaction

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