31 ans, quatre podiums ratés, et enfin le maillot rouge
Le chrono de l’étape reine du Tour d’Espagne, ce dimanche à Grenade, était affiché : 3h47’22’’. Un temps qui résume l’histoire d’Enric Mas. Quatre ans de podiums en Vuelta, quatre fois à moins de 10 secondes du maillot rouge. Quatre fois sans l’avoir emporté. Quatre fois en se disant : la prochaine fois, ce sera bon. Sauf que la prochaine fois, c’était aujourd’hui. À 31 ans.
Pas de miracle. Pas de coup de génie. Juste une régularité implacable. Tadej Pogačar, le favori, a abandonné sur chute à 150 km de l’arrivée. Le Maillot Rouge est tombé dans l’escarcelle de Mas comme une évidence. Et pourtant, personne ne s’en réjouit vraiment. Pas les fans, pas les médias, pas même lui, peut-être. Parce que ce titre arrive trop tard pour certains, trop tôt pour d’autres. Et surtout, il arrive alors que le vélo a changé de visage.
Le vélo qui n’a plus de favori
En 2020, Pogačar écrasait tout. En 2021, il écrasait encore. En 2022, il écrasait toujours. Cette année, il a craqué. Pas à cause de Mas, non. À cause de lui-même. Un genou qui lâche, une chute qui tout gâche. Et d’un coup, le vélo perd son roi.
Reste Mas. Lui qui a couru quatre Vuelta sans jamais gagner. Lui qui a trimballé son maillot rouge comme un fardeau, année après année. Lui qui a vu les autres s’envoler tandis qu’il grimpait, encore, toujours, avec cette régularité de bourreau.
Pourtant, ce n’est pas lui le vrai gagnant de cette édition. C’est Tobias Halland Johannessen. Un Norvégien de 24 ans, inconnu il y a deux ans, qui a remporté la dernière étape au sprint. Pas devant les sprinteurs classiques, non. Devant Alessandro Romele, un Italien qui n’avait jamais brillé en Grand Tour. Devant tout le monde.
Le sprint qui a tout changé
La 21e étape, c’était censé être une formalité. Un faux plat de 160 km, un sprint à Grenade, et hop : les favoris du classement général soufflaient, les sprinteurs se battaient pour les points. Sauf que non. Parce que les sprinteurs, cette année, ils ont tous disparu.
Où sont Sam Bennett, Jasper Philipsen, Marc Soler ? En panne. Blessés. Ou simplement moins bons. Les équipes ont dépensé des millions pour des profils qui ne livrent plus. Résultat : le sprint est devenu une loterie. Et cette fois, le gagnant s’appelle Tobias Halland Johannessen.
Son équipe, Uno-X Mobility, une formation norvégienne de deuxième division, a aligné un coureur qui n’a jamais été un sprinteur pur. Juste un gars qui pédale vite, qui attaque quand il faut, et qui a eu la classe de se placer aujourd’hui. Pas de fanfare. Pas de feu d’artifice. Juste un sourire, un maillot jaune, et une victoire qui tombe à pic.
Mas, le roi malgré lui
Revenons à Mas. Lui, le spécialiste des contre-la-montre, celui qui a passé sa carrière à jouer les seconds rôles. Lui qui a vu Pogačar lui voler la vedette à trois reprises. Lui qui a dû se contenter de podiums, année après année.
Ce titre, il l’a mérité. Pas par le talent brut, mais par la rage. La rage de ne jamais abandonner. La rage de revenir, encore, quand les autres comptent leurs points. La rage de gagner là où les autres échouent.
Pourtant, quelque chose cloche. Parce que Mas, aujourd’hui, il a 31 ans. L’âge où les autres commencent à décliner. Où les jeunes montent, où les nouveaux rois se lèvent. Où le vélo change encore.
Et après ? La question qui tue
Cette victoire, elle ressemble à celles des autres. Sauf qu’elle arrive trop tard. Trop tard pour les fans qui attendaient depuis des années. Trop tard pour les sponsors qui se demandent si Mas peut encore dominer. Trop tard pour le vélo, qui a déjà tourné la page.
Parce que derrière cette joie apparente, il y a une réalité : Enric Mas est un champion d’un autre temps. Un temps où les contre-la-montre décidaient de tout. Un temps où les grimpeurs régnaient en maîtres. Un temps qui est peut-être en train de s’éteindre.
La Vuelta est terminée. Le Tour de France approche. Et la vraie question, celle que personne ne veut poser, c’est celle-ci : et si Mas, cette fois, était le dernier d’une lignée ?