Pourquoi cette enquĂȘte arrive aprĂšs des annĂ©es de silence ?
Ce nâest pas la premiĂšre fois que des violences contre des migrants sont documentĂ©es Ă Ceuta et Melilla. En 2022, Amnesty International publiait un rapport accablant : « Les forces de lâordre espagnoles et marocaines utilisent systĂ©matiquement la force excessive, y compris des gaz lacrymogĂšnes et des coups, pour empĂȘcher les arrivĂ©es ». Les chiffres ? 1 500 migrants interceptĂ©s en 2023, selon les donnĂ©es de Frontex. Parmi eux, 47 % prĂ©sentaient des blessures compatibles avec des violences, selon les associations locales. Pourtant, aucune condamnation. Aucune enquĂȘte publique. Juste des « procĂ©dures internes » et des rapports classifiĂ©s.
Alors pourquoi cette fois-ci ? Parce que le rapport du ministĂšre de la DĂ©fense, rendu public mercredi, mentionne des « indices sĂ©rieux de crimes contre lâhumanitĂ© ». Une formulation rare, qui sonne comme un aveu. « Les autoritĂ©s espagnoles ont toujours minimisĂ© ces cas, explique MarĂa FernĂĄndez, avocate pour Cerman (Collectif pour les droits des migrants). Mais lĂ , ils ne peuvent plus nier : les preuves sont accablantes. » Accablantes, mais pas nouvelles. Le problĂšme nâest pas lâenquĂȘte. Câest quâelle arrive aprĂšs que des vies ont Ă©tĂ© brisĂ©es, aprĂšs que des tĂ©moignages ont Ă©tĂ© Ă©touffĂ©s, aprĂšs que des corps ont Ă©tĂ© refoulĂ©s vers le Maroc sans suivi mĂ©dical.
Et puis, il y a ce dĂ©tail : le rapport a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă la justice par la DĂ©fense elle-mĂȘme. Pas par un lanceur dâalerte, pas par une ONG, mais par lâinstitution accusĂ©e. « Câest une manĆuvre de communication, estime un ancien officier de la Guardia Civil sous couvert dâanonymat. Ils savent que lâopinion publique va sâembraser, alors ils balancent un rapport pour montrer quâils âagissentâ. » Agir ? Ou sauver les apparences ?
Le vrai problĂšme, câest que cette enquĂȘte ne changera rien.
Les procĂ©dures judiciaires en Espagne traĂźnent en longueur. Les militaires bĂ©nĂ©ficient dâune immunitĂ© quasi totale. Et puis, il y a le pacte de non-ingĂ©rence avec le Maroc. Madrid ferme les yeux sur les refoulements marocains en Ă©change de la coopĂ©ration sĂ©curitaire. « Si lâEspagne enquĂȘte vraiment, elle doit aussi regarder du cĂŽtĂ© de Rabat, oĂč les violences sont pires », rappelle FernĂĄndez. Mais personne ne veut braquer le roi Mohammed VI. Personne ne veut relancer la crise diplomatique. Alors on fait semblant dâenquĂȘter.
Ce qui se joue Ă Ceuta, câest une guerre silencieuse.
Une guerre oĂč les migrants sont les cibles, oĂč les Ătats ferment les yeux, et oĂč les rapports classifiĂ©s servent de boulet. Le ministĂšre de la DĂ©fense a peut-ĂȘtre dĂ©posĂ© son rapport. Mais tant que les coups continuent, tant que les refoulements se poursuivent, cette enquĂȘte ne sera quâun leurre. Un leurre de plus dans une politique migratoire qui prĂ©fĂšre la rĂ©pression Ă la solidaritĂ©.
Et le pire ? Personne ne sâen soucie vraiment.
Pas les mĂ©dias, qui prĂ©fĂšrent parler de « crise » plutĂŽt que de violences. Pas les partis politiques, trop occupĂ©s Ă se disputer sur lâimmigration. Pas les citoyens, qui voient ces images de migrants escaladant les grilles comme un problĂšme lointain. « Ceuta, câest lâEurope en accĂ©lĂ©rĂ©, rĂ©sume un mĂ©decin de lâhĂŽpital local. Ici, on voit ce qui nous attend si on ne rĂ©agit pas. Mais personne ne regarde. »
Alors cette enquĂȘte ? Elle servira Ă quoi ? Ă faire croire que Madrid agit ? Ă calmer les associations ? Ă Ă©viter un scandale mĂ©diatique ? Non. Elle servira Ă enterrer un peu plus vite les preuves.
Parce que le vrai crime, ce nâest pas ce qui sâest passĂ© Ă Ceuta en 2023. Câest ce qui continue de se passer chaque jour, sous nos yeux, sans que personne ne lĂšve le petit doigt.
Et ça, câest une enquĂȘte que personne nâouvrira jamais.