L’Église française se rĂ©invente, mais la laĂŻcitĂ© reste un mur

À quelques semaines de la visite de LĂ©on XIV, le nonce apostolique en France, Mgr Celestino Migliore, dessine une Église en crise mais en mouvement. Entre crĂ©ativitĂ© pastorale et tensions avec l’État, son analyse rĂ©vĂšle des fractures profondes. Et une question : cette vitalitĂ© nouvelle peut-elle survivre Ă  l’hostilitĂ© croissante des institutions ?

Publié le 14 septembre 2026 à 06:04
L’Église française se rĂ©invente, mais la laĂŻcitĂ© reste un mur

Le 14 novembre prochain, LĂ©on XIV dĂ©barque Ă  Paris. Pas pour une visite protocolaire. Lui, c’est Mgr Celestino Migliore, le nonce apostolique, l’homme qui reprĂ©sente le Vatican en France. Et il arrive avec un message clair : l’Église catholique française n’est plus ce qu’elle Ă©tait. Affaiblie, oui. Mais pas morte. Juste diffĂ©rente. Beaucoup plus diffĂ©rente qu’on ne le croit.

Un chiffre pour commencer. En 2023, seulement 12 % des Français se disaient « pratiquants rĂ©guliers » selon le baromĂštre Cevipof-Ifop. Un effondrement. Pourtant, dans les faits, l’Église bouge. Elle innove. Elle tente mĂȘme de sĂ©duire des publics qu’elle a longtemps ignorĂ©s : les migrants, les jeunes dĂ©connectĂ©s, les urbains en quĂȘte de sens. « On voit une vraie crĂ©ativitĂ© pastorale », assure Migliore. « Des communautĂ©s qui se rĂ©inventent, des prĂȘtres qui osent sortir des schĂ©mas. »

Mais attention. Cette crĂ©ativitĂ©, c’est souvent en catimini. Dans des paroisses marginales, des associations discrĂštes, ou mĂȘme en ligne. Parce que l’État, lui, regarde avec mĂ©fiance. La laĂŻcitĂ© française, ce dogme rĂ©publicain, devient un rempart. « On nous accuse de vouloir imposer nos vues », soupire le nonce. « Alors qu’on essaie juste de s’adapter. »

La preuve ? Prenez la question de la fin de vie. L’Église reste ferme : pas d’euthanasie, pas de suicide assistĂ©. « C’est une ligne rouge », martĂšle Migliore. « Mais le problĂšme, c’est que la sociĂ©tĂ© avance sans nous. Et nous, on reste coincĂ©s dans nos principes. » Un aveu rare. Un constat brutal : l’Église perd le fil.

Pourtant, il y a des signes. À Lyon, des prĂȘtres organisent des « cafĂ©s-philo » pour les sans-abri. À Marseille, des communautĂ©s africaines font exploser les statistiques de messes dominicales. « Ces dynamiques-lĂ , personne ne les voit », lance le nonce. « Parce qu’elles ne rentrent pas dans les cases. »

Mais voici le vrai problĂšme. La laĂŻcitĂ© française, ce n’est pas qu’un principe. C’est une arme. Une arme contre l’Église. « Quand un maire interdit une croix dans un cimetiĂšre, quand une Ă©cole publique refuse un temps de priĂšre, c’est une guerre culturelle », estime Migliore. « Et nous, on n’avons pas les moyens de la gagner. »

Et puis, il y a les migrants. L’Église les accueille. Les États les repoussent. « Nous sommes les seuls Ă  tendre la main », reconnaĂźt le nonce. « Mais ça nous coĂ»te cher. Et ça nous divise. » Parce que dans les rangs catholiques, certains crient au « laxisme » face Ă  l’islam. D’autres accusent Rome de « trahir ses valeurs » en fermant les yeux sur certaines dĂ©rives.

Alors, cette Église française, elle est vraiment en train de renaĂźtre ? Migliore y croit. « Oui, mais Ă  condition de lĂącher prise. » LĂącher prise sur les rites, sur les dogmes, sur cette image d’une Église toute-puissante. « Le Vatican comprend ça maintenant », assure-t-il. « Mais la base, elle, met du temps. »

Le vrai dĂ©fi ? La laĂŻcitĂ©. « Tant que l’État verra en nous une menace, on ne sera jamais libres », conclut le nonce. « Et sans libertĂ©, pas de renaissance. »

Un dernier dĂ©tail. Lors de sa visite, Migliore passera par Strasbourg. La ville oĂč la cathĂ©drale, bombardĂ©e en 1944, a mis 30 ans Ă  ĂȘtre reconstruite. « Comme l’Église aujourd’hui », glisse-t-il. « On est en train de se rebĂątir. Mais personne ne nous donne le temps. »

La laïcité, ce boulet français

La France est un cas Ă  part. Dans la plupart des pays europĂ©ens, l’Église a su nĂ©gocier sa place. En Allemagne, elle gĂšre des hĂŽpitaux et des Ă©coles. En Italie, elle influence encore la politique. En France ? On la traite comme un virus. « Ici, la laĂŻcitĂ©, c’est une religion », lance Migliore sans dĂ©tour. « Une religion qui interdit toute manifestation de foi en public. »

Prenez l’affaire des crĂšches de NoĂ«l. Chaque annĂ©e, c’est la mĂȘme bataille. Les mairies les retirent au nom de la neutralitĂ©. « Mais oĂč est la neutralitĂ© quand on affiche des symboles athĂ©es partout ? », s’agace le nonce. « On nous accuse de prosĂ©lytisme alors qu’on se fait discrets. »

Le problĂšme, c’est que la laĂŻcitĂ© française n’est plus un Ă©quilibre. C’est une idĂ©ologie. Une idĂ©ologie qui voit dans le religieux une menace. « RĂ©sultat ? L’Église se replie », observe Migliore. « Elle fait du social, de l’humanitaire, mais elle n’ose plus parler de Dieu. »

Un exemple ? Les funĂ©railles. En 2022, seulement 15 % des obsĂšques en France Ă©taient religieuses (source : FĂ©dĂ©ration nationale des entreprises de pompes funĂšbres). « Les gens veulent des mots, de l’espoir. Mais on ne leur propose plus que du vide », regrette le nonce. « Parce qu’on a peur de choquer. »

Les migrants, ce test pour l’Église

LĂ  oĂč l’État Ă©choue, l’Église tente quelque chose. À Paris, dans le 18e arrondissement, la paroisse Saint-Jean-Baptiste accueille des centaines de migrants chaque semaine. « On leur donne Ă  manger, on les habille, on les Ă©coute », explique un prĂȘtre sur place. « Mais on ne peut pas faire ça Ă  l’infini. »

Le nonce assume : « On est les derniers Ă  tenir. » ProblĂšme ? Rome finance une partie de ces actions. « Mais les Ă©vĂȘques français se plaignent », rĂ©vĂšle Migliore. « Ils disent qu’on dĂ©pense trop pour des ‘non-catholiques’. »

La rĂ©alitĂ© ? Sur 800 000 demandeurs d’asile en France (chiffre OFII-2023), l’Église en aide directement 150 000 via le Secours catholique. « On est devenus les auxiliaires de l’État », admet le nonce. « Mais sans les moyens. »

Et puis, il y a la question de l’intĂ©gration. « On ne peut pas juste nourrir, il faut aussi Ă©vangĂ©liser », insiste Migliore. « Mais comment le faire sans froisser ? » À Marseille, des imams et des prĂȘtres travaillent ensemble. « Une premiĂšre », souligne-t-il. « Mais ça fait grincer des dents dans les deux camps. »

La fin de vie, le dernier combat perdu ?

LĂ , l’Église est claire. « Non Ă  l’euthanasie. Point. » Mais la sociĂ©tĂ©, elle, a bougĂ©. La loi Claeys-Leonetti (2016) a lĂ©galisĂ© la sĂ©dation profonde. « On nous accuse de refus de soins », proteste Migliore. « Alors qu’on propose des alternatives : l’accompagnement, la priĂšre, la dignitĂ© jusqu’au bout. »

Le vrai drame ? Les mĂ©decins. « Beaucoup nous tournent le dos », avoue le nonce. « Ils voient en nous des obstacles. » Pourtant, l’Église forme des bĂ©nĂ©voles pour les soins palliatifs. « Mais qui les Ă©coute ? »

Un chiffre. En 2023, seulement 30 % des Français estiment que l’Église a « une bonne image » en matiĂšre de fin de vie (*sondage Ifop pour La Croix). « On est perçus comme des rĂ©actionnaires », soupire Migliore. « Alors qu’on essayons d’innover. »

Le Vatican comprend, mais trop tard ?

Mgr Migliore n’est pas lĂ  pour faire de la propagande. Il est lĂ  pour alerter. « Rome a compris qu’il fallait changer », reconnaĂźt-il. « Mais les structures, elles, mettent du temps. »

Un exemple. La nomination de nouveaux Ă©vĂȘques. « On veut des pasteurs proches des gens, pas des bureaucrates », explique-t-il. « Mais les vieux rĂ©seaux rĂ©sistent. »

La vraie question ? L’Église française peut-elle survivre sans l’État ? « Non », rĂ©pond Migliore sans hĂ©siter. « Mais elle peut survivre malgrĂ© lui. »

Son pari ? Miser sur la jeunesse. « Les jeunes ne vont plus Ă  la messe, mais ils cherchent autre chose », observe-t-il. « Des communautĂ©s en ligne, des rencontres informelles. On doit les rejoindre lĂ  oĂč ils sont. »

Le risque ? La laĂŻcitĂ©. « Tant que la RĂ©publique nous traitera comme des ennemis, on restera un mouvement clandestin », conclut-il. *« Et ça, c’est une victoire Ă  la Pyrrhus. »

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R Galaxie Rédaction

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