Le 14 novembre prochain, LĂ©on XIV dĂ©barque Ă Paris. Pas pour une visite protocolaire. Lui, câest Mgr Celestino Migliore, le nonce apostolique, lâhomme qui reprĂ©sente le Vatican en France. Et il arrive avec un message clair : lâĂglise catholique française nâest plus ce quâelle Ă©tait. Affaiblie, oui. Mais pas morte. Juste diffĂ©rente. Beaucoup plus diffĂ©rente quâon ne le croit.
Un chiffre pour commencer. En 2023, seulement 12 % des Français se disaient « pratiquants rĂ©guliers » selon le baromĂštre Cevipof-Ifop. Un effondrement. Pourtant, dans les faits, lâĂglise bouge. Elle innove. Elle tente mĂȘme de sĂ©duire des publics quâelle a longtemps ignorĂ©s : les migrants, les jeunes dĂ©connectĂ©s, les urbains en quĂȘte de sens. « On voit une vraie crĂ©ativitĂ© pastorale », assure Migliore. « Des communautĂ©s qui se rĂ©inventent, des prĂȘtres qui osent sortir des schĂ©mas. »
Mais attention. Cette crĂ©ativitĂ©, câest souvent en catimini. Dans des paroisses marginales, des associations discrĂštes, ou mĂȘme en ligne. Parce que lâĂtat, lui, regarde avec mĂ©fiance. La laĂŻcitĂ© française, ce dogme rĂ©publicain, devient un rempart. « On nous accuse de vouloir imposer nos vues », soupire le nonce. « Alors quâon essaie juste de sâadapter. »
La preuve ? Prenez la question de la fin de vie. LâĂglise reste ferme : pas dâeuthanasie, pas de suicide assistĂ©. « Câest une ligne rouge », martĂšle Migliore. « Mais le problĂšme, câest que la sociĂ©tĂ© avance sans nous. Et nous, on reste coincĂ©s dans nos principes. » Un aveu rare. Un constat brutal : lâĂglise perd le fil.
Pourtant, il y a des signes. Ă Lyon, des prĂȘtres organisent des « cafĂ©s-philo » pour les sans-abri. Ă Marseille, des communautĂ©s africaines font exploser les statistiques de messes dominicales. « Ces dynamiques-lĂ , personne ne les voit », lance le nonce. « Parce quâelles ne rentrent pas dans les cases. »
Mais voici le vrai problĂšme. La laĂŻcitĂ© française, ce nâest pas quâun principe. Câest une arme. Une arme contre lâĂglise. « Quand un maire interdit une croix dans un cimetiĂšre, quand une Ă©cole publique refuse un temps de priĂšre, câest une guerre culturelle », estime Migliore. « Et nous, on nâavons pas les moyens de la gagner. »
Et puis, il y a les migrants. LâĂglise les accueille. Les Ătats les repoussent. « Nous sommes les seuls Ă tendre la main », reconnaĂźt le nonce. « Mais ça nous coĂ»te cher. Et ça nous divise. » Parce que dans les rangs catholiques, certains crient au « laxisme » face Ă lâislam. Dâautres accusent Rome de « trahir ses valeurs » en fermant les yeux sur certaines dĂ©rives.
Alors, cette Ăglise française, elle est vraiment en train de renaĂźtre ? Migliore y croit. « Oui, mais Ă condition de lĂącher prise. » LĂącher prise sur les rites, sur les dogmes, sur cette image dâune Ăglise toute-puissante. « Le Vatican comprend ça maintenant », assure-t-il. « Mais la base, elle, met du temps. »
Le vrai dĂ©fi ? La laĂŻcitĂ©. « Tant que lâĂtat verra en nous une menace, on ne sera jamais libres », conclut le nonce. « Et sans libertĂ©, pas de renaissance. »
Un dernier dĂ©tail. Lors de sa visite, Migliore passera par Strasbourg. La ville oĂč la cathĂ©drale, bombardĂ©e en 1944, a mis 30 ans Ă ĂȘtre reconstruite. « Comme lâĂglise aujourdâhui », glisse-t-il. « On est en train de se rebĂątir. Mais personne ne nous donne le temps. »
La laïcité, ce boulet français
La France est un cas Ă part. Dans la plupart des pays europĂ©ens, lâĂglise a su nĂ©gocier sa place. En Allemagne, elle gĂšre des hĂŽpitaux et des Ă©coles. En Italie, elle influence encore la politique. En France ? On la traite comme un virus. « Ici, la laĂŻcitĂ©, câest une religion », lance Migliore sans dĂ©tour. « Une religion qui interdit toute manifestation de foi en public. »
Prenez lâaffaire des crĂšches de NoĂ«l. Chaque annĂ©e, câest la mĂȘme bataille. Les mairies les retirent au nom de la neutralitĂ©. « Mais oĂč est la neutralitĂ© quand on affiche des symboles athĂ©es partout ? », sâagace le nonce. « On nous accuse de prosĂ©lytisme alors quâon se fait discrets. »
Le problĂšme, câest que la laĂŻcitĂ© française nâest plus un Ă©quilibre. Câest une idĂ©ologie. Une idĂ©ologie qui voit dans le religieux une menace. « RĂ©sultat ? LâĂglise se replie », observe Migliore. « Elle fait du social, de lâhumanitaire, mais elle nâose plus parler de Dieu. »
Un exemple ? Les funĂ©railles. En 2022, seulement 15 % des obsĂšques en France Ă©taient religieuses (source : FĂ©dĂ©ration nationale des entreprises de pompes funĂšbres). « Les gens veulent des mots, de lâespoir. Mais on ne leur propose plus que du vide », regrette le nonce. « Parce quâon a peur de choquer. »
Les migrants, ce test pour lâĂglise
LĂ oĂč lâĂtat Ă©choue, lâĂglise tente quelque chose. Ă Paris, dans le 18e arrondissement, la paroisse Saint-Jean-Baptiste accueille des centaines de migrants chaque semaine. « On leur donne Ă manger, on les habille, on les Ă©coute », explique un prĂȘtre sur place. « Mais on ne peut pas faire ça Ă lâinfini. »
Le nonce assume : « On est les derniers Ă tenir. » ProblĂšme ? Rome finance une partie de ces actions. « Mais les Ă©vĂȘques français se plaignent », rĂ©vĂšle Migliore. « Ils disent quâon dĂ©pense trop pour des ânon-catholiquesâ. »
La rĂ©alitĂ© ? Sur 800 000 demandeurs dâasile en France (chiffre OFII-2023), lâĂglise en aide directement 150 000 via le Secours catholique. « On est devenus les auxiliaires de lâĂtat », admet le nonce. « Mais sans les moyens. »
Et puis, il y a la question de lâintĂ©gration. « On ne peut pas juste nourrir, il faut aussi Ă©vangĂ©liser », insiste Migliore. « Mais comment le faire sans froisser ? » Ă Marseille, des imams et des prĂȘtres travaillent ensemble. « Une premiĂšre », souligne-t-il. « Mais ça fait grincer des dents dans les deux camps. »
La fin de vie, le dernier combat perdu ?
LĂ , lâĂglise est claire. « Non Ă lâeuthanasie. Point. » Mais la sociĂ©tĂ©, elle, a bougĂ©. La loi Claeys-Leonetti (2016) a lĂ©galisĂ© la sĂ©dation profonde. « On nous accuse de refus de soins », proteste Migliore. « Alors quâon propose des alternatives : lâaccompagnement, la priĂšre, la dignitĂ© jusquâau bout. »
Le vrai drame ? Les mĂ©decins. « Beaucoup nous tournent le dos », avoue le nonce. « Ils voient en nous des obstacles. » Pourtant, lâĂglise forme des bĂ©nĂ©voles pour les soins palliatifs. « Mais qui les Ă©coute ? »
Un chiffre. En 2023, seulement 30 % des Français estiment que lâĂglise a « une bonne image » en matiĂšre de fin de vie (*sondage Ifop pour La Croix). « On est perçus comme des rĂ©actionnaires », soupire Migliore. « Alors quâon essayons dâinnover. »
Le Vatican comprend, mais trop tard ?
Mgr Migliore nâest pas lĂ pour faire de la propagande. Il est lĂ pour alerter. « Rome a compris quâil fallait changer », reconnaĂźt-il. « Mais les structures, elles, mettent du temps. »
Un exemple. La nomination de nouveaux Ă©vĂȘques. « On veut des pasteurs proches des gens, pas des bureaucrates », explique-t-il. « Mais les vieux rĂ©seaux rĂ©sistent. »
La vraie question ? LâĂglise française peut-elle survivre sans lâĂtat ? « Non », rĂ©pond Migliore sans hĂ©siter. « Mais elle peut survivre malgrĂ© lui. »
Son pari ? Miser sur la jeunesse. « Les jeunes ne vont plus Ă la messe, mais ils cherchent autre chose », observe-t-il. « Des communautĂ©s en ligne, des rencontres informelles. On doit les rejoindre lĂ oĂč ils sont. »
Le risque ? La laĂŻcitĂ©. « Tant que la RĂ©publique nous traitera comme des ennemis, on restera un mouvement clandestin », conclut-il. *« Et ça, câest une victoire Ă la Pyrrhus. »