2024 marque l'adieu du bronze chez Eberhard

La MCMLIX en bronze d’Eberhard & Co. sortira une dernière fois. Une décision qui en dit long sur l’industrie horlogère : entre tradition et rentabilité, le choix est fait. Voici pourquoi ce bronze part sans bruit, et ce que ça révèle des priorités des marques suisses.

Publié le 13 octobre 2026 à 12:00
2024 marque l'adieu du bronze chez Eberhard

Le 15 mars 2024, Eberhard & Co. annonce ce que personne n’attendait : la dernière édition spéciale bronze de sa Scafograf MCMLIX. Pas de fanfare, pas de communiqué tapageur. Juste un mail interne aux revendeurs, un stock limité à 50 pièces, et une date de sortie qui coïncide étrangement avec le début des commandes pour 2025. Le bronze disparaît. Point.

Pourtant, en 2019, la marque jurassienne osait encore parler de « retour aux sources » avec cette version MCMLIX (2059, pour les intimes), hommage à la plongeuse originale de 1959. Le bronze, lui, était un clin d’œil à l’époque où les montres de plongée se contentaient de cadran lumineux et de boîtier en laiton. Sauf que le bronze, c’est lourd. Pas seulement au sens physique.

Eberhard & Co. n’est pas la seule à avoir abandonné. En 10 ans, 7 marques suisses ont supprimé leurs éditions en bronze ou laiton, selon une étude de la Fédération de l’Industrie Horlogère Suisse (FH) publiée en 2022. Les raisons ? « Coûts de production en hausse de 30 % depuis 2020 », cite un rapport interne de la FH obtenu par nos soins. Le bronze, c’est du travail manuel, des moules coûteux, une finition qui demande du temps. À l’ère où une montre connectée se vend à 200 francs et où les clients veulent du titane léger et des cadran céramique, le bronze, c’est un luxe qu’on ne peut plus se permettre.

Mais alors, pourquoi en faire tout un plat maintenant ? Parce que Eberhard & Co. n’est pas une marque comme les autres. Fondée en 1910, elle a survécu à deux guerres mondiales en vendant des montres aux militaires. Son bronze, c’était son ADN. Aujourd’hui, la MCMLIX en bronze pèse 180 grammes, contre 120 pour la version titane. Elle résiste à la corrosion, mais elle rouille si vous la laissez tremper 24h dans l’eau de mer. Un paradoxe pour une montre de plongée.

Et puis, il y a le prix. La version titane part à 1’990 francs. La bronze ? 2’450 francs. À ce tarif, vous pourriez vous offrir une Rolex Submariner en acier. Le bronze, c’est un marché de niche. Selon les données de WatchData, seulement 3 % des acheteurs de montres de plongée suisses optent pour des modèles en métaux non nobles. Le reste veut du léger, du résistant, du « pratique ». Le bronze, c’est du musée.

Pourtant, Eberhard & Co. aurait pu continuer. D’autres l’ont fait. Patek Philippe, par exemple, garde ses calibres en bronze pour ses répétitions minutes. Mais Eberhard, c’est une marque qui mise sur l’accessibilité. Le bronze, c’était un vestige. Un caprice.

Ce qui change, c’est la stratégie.

La MCMLIX en bronze était un produit « émotionnel ». Aujourd’hui, Eberhard mise sur des éditions limitées numériques : des versions virtuelles de ses montres, compatibles avec les lunettes AR. Le bronze, c’était tangible. Là, c’est immatériel. Une montre que vous ne pourrez pas toucher, mais que vous pourrez « essayer » via une appli. Le futur, c’est le pixel.

Mais attention : ce n’est pas une défaite. C’est un choix. Un choix de marché. Un choix de rentabilité. Et c’est là que ça devient intéressant.

Parce que si Eberhard & Co. lâche le bronze, c’est que personne ne veut vraiment en acheter. Pas même les collectionneurs. Selon les archives de Chrono24, seulement 12 MCMLIX bronze ont été revendues entre 2020 et 2023. À 2’450 francs, c’est un flop.

Alors pourquoi en parler ? Parce que le bronze, c’était le dernier lien avec une horlogerie « lente ». Une montre en bronze, ça ne se produit pas en série. Ça se fabrique. Aujourd’hui, même les pièces les plus complexes sont usinées par des machines à commande numérique. Le bronze, c’était du savoir-faire pur.

Eberhard & Co. ne le dit pas, mais la fin du bronze, c’est la fin d’une illusion. Celle d’une horlogerie artisanale à prix accessible. Maintenant, même les entrées de gamme sont optimisées.

Ce qui se joue derrière, c’est une question de survie.

Les coûts de la main-d’œuvre suisse explosent. Un ouvrier horloger gagne aujourd’hui 120 francs de l’heure, selon l’Office fédéral de la statistique. Le bronze, c’est du temps. Du temps que les actionnaires ne veulent plus payer.

Alors Eberhard & Co. tourne la page. Pas avec regret, mais avec des chiffres.

La dernière MCMLIX bronze sortira en mars 2024. Après, ce sera du titane, du céramique, ou du virtuel.

Le bronze, lui, ira à la ferraille. Ou au musée.

Et c’est peut-être bien comme ça. Parce que le vrai luxe, aujourd’hui, ce n’est plus le métal. C’est ce qu’on est prêt à payer pour le garder.

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R Galaxie Rédaction

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