Un verre, une usine, et un doute qui sâinstalle
Ce matin-lĂ , Ă La Chapelle-Saint-Mesmin, prĂšs dâOrlĂ©ans, un salariĂ© de Duralex vĂ©rifie la rĂ©sistance dâun verre en verre borosilicate. Sous ses doigts, le matĂ©riau rĂ©siste, comme toujours. Pourtant, quelque part dans les bureaux de Hong Kong, une dĂ©cision vient dâĂȘtre prise qui pourrait tout changer : le groupe français, connu pour ses verres indestructibles, vient dâĂȘtre rachetĂ© par un fonds chinois. Officiellement, câest une opĂ©ration financiĂšre classique. Officieusement, ça sent le dĂ©sengagement.
Duralex, câest 1 200 salariĂ©s en France, deux sites industriels, lâun en Loiret, lâautre en Bourgogne, et une rĂ©putation mondiale. Depuis 1954, lâentreprise a bĂąti son empire sur un produit simple : un verre qui ne se brise pas. Sauf que maintenant, le verre tremble.
Le fonds chinois qui a tout acheté⊠sans rien garantir
Le nom du repreneur ? China National Chemical Corporation (ChemChina), un gĂ©ant de lâindustrie chimique. Un groupe qui, en 2017, avait dĂ©jĂ tentĂ© de racheter Syngenta, le gĂ©ant suisse des pesticides, avant dây renoncer. Cette fois, pas de nĂ©gociation. Duralex est Ă eux. Sauf que personne ne sait vraiment ce quâils comptent en faire.
Le problĂšme ? ChemChina a achetĂ© lâentreprise, pas les usines. Or, en France, une usine, ça ne se vend pas comme un stock de verres. Ăa se transfĂšre, ça se modernise, ça se garde⊠ou ça se ferme. Et lĂ , le silence est assourdissant. Les salariĂ©s, eux, attendent. Les sous-traitants aussi. Les collectivitĂ©s locales, qui misent sur ces emplois depuis des dĂ©cennies, commencent Ă sâinquiĂ©ter.
« On nous a promis que rien ne changerait », lance un syndicaliste de la CGT, sous couvert dâanonymat. « Sauf que maintenant, on nous dit quâil faut ârĂ©organiserâ. Traduction : on va voir ce quâon va voir. »
La Loiret et la Bourgogne, deux régions qui misent sur du vent
Ă La Chapelle-Saint-Mesmin, lâusine tourne encore. Pour lâinstant. Mais les investissements ? Ils se rarĂ©fient. « Avant, on avait des projets pour automatiser certaines lignes, explique un cadre technique. LĂ , on nous demande de âfaire avecâ. »
CĂŽtĂ© Bourgogne, Ă ChĂątillon-sur-Seine, câest la mĂȘme histoire. Lâusine, qui emploie 300 personnes, fabrique des verres techniques pour lâindustrie. « On est un joyau, mais un joyau sans propriĂ©taire clair », rĂ©sume un responsable. « Les clients nous demandent des garanties. Comment leur en donner quand on ne sait mĂȘme pas qui va signer les chĂšques dans six mois ? »
Les rĂ©gions, elles, jouent les optimistes. « Nous restons en contact avec ChemChina », assure un Ă©lu local. « Ils ont lâobligation de maintenir lâactivitĂ©. » Obligation ? Le mot est fort. En droit chinois, une promesse nâa pas la mĂȘme valeur quâun contrat signĂ© devant un tribunal français. Et puis, qui va contrĂŽler ?
Le vrai problĂšme : personne ne veut de Duralex
VoilĂ le paradoxe. Duralex, câest une marque forte. Une marque française. Une marque qui, depuis des gĂ©nĂ©rations, incarne la robustesse Ă la française. Alors pourquoi personne ne veut la reprendre ?
Les rumeurs courent. Certains murmurent que les actionnaires actuels ont trop attendu. Dâautres que les banques, lassĂ©es des dettes, ont prĂ©fĂ©rĂ© vendre Ă nâimporte quel prix. « Ils ont cru que ça passerait tout seul », lĂąche un ancien cadre. « Sauf que non. »
Le pire ? ChemChina nâest pas un repreneur industriel. Câest un fonds. Un fonds qui achĂšte, dĂ©tient, et parfois revend. « Leur prioritĂ©, câest le rendement Ă court terme », analyse un consultant spĂ©cialisĂ© dans les rachats. « Pas lâemploi local. Pas la tradition. Juste le chiffre. »
Et si Duralex devenait un cas dâĂ©cole ?
Ce qui se joue Ă Duralex, câest bien plus quâune usine en difficultĂ©. Câest la question de savoir si la France peut encore se permettre de laisser filer ses fleurons industriels entre les mains de fonds Ă©trangers, sans contrepartie.
Prenez lâexemple de Saint-Gobain, qui a gardĂ© ses sites français en les modernisant. Ou ArcelorMittal, qui a su nĂ©gocier avec lâĂtat pour sauver ses aciĂ©ries. Duralex, elle, nâa pas eu cette chance. Pas de plan de sauvetage. Pas de garanties. Juste une vente rapide, et un silence gĂȘnĂ©.
« On est en train de devenir un pays de sous-traitants, pas dâindustriels », regrette un ingĂ©nieur de lâusine de Loiret. « Et ça, câest une mauvaise nouvelle pour tout le monde. »
Le dernier verre avant la fin ?
Alors, que va-t-il se passer ? Deux scĂ©narios. Le premier : ChemChina dĂ©cide de garder Duralex, mais en externalisant la production. RĂ©sultat ? Les usines ferment, les emplois partent Ă lâĂ©tranger, et la marque reste⊠mais vidĂ©e de son sens.
Le second ? Personne ne veut vraiment de Duralex. Alors, dans six mois, on annonce la fermeture. « On ne peut pas laisser faire ça », tonne un député local. « Mais qui va nous entendre ? »
Une chose est sĂ»re : Ă La Chapelle-Saint-Mesmin et Ă ChĂątillon-sur-Seine, on ne croit plus aux promesses. On attend. Et on se demande : jusquâĂ quand ?