Le 15 mai dernier, un mail interne a circulé chez Lightspeed Commerce. Pas un communiqué pompeux, pas une déclaration pour les actionnaires. Juste un message sec : « 250 postes supprimés. Licenciements, gel des embauches, fin des contrats temporaires. » Signé : la direction. Pas de détails sur les critères, pas de liste des services touchés, juste le chiffre brut, comme une facture qu’on paie sans discuter. Pourtant, 250, c’est presque 10 % des effectifs de l’entreprise. Assez pour vider un immeuble entier à Montréal. Assez pour faire mal, même dans une ville où les plans sociaux se comptent par dizaines chaque année. Mais cette fois, quelque chose cloche. Parce que Lightspeed, c’est l’enfant chéri du Québec tech. Parce que ses dirigeants, comme son PDG, Michael Serbinis, jouent depuis des années la carte du « nous sommes différents ». Alors pourquoi ce silence ? Pourquoi personne ne pose de questions ?
Un plan social qui sent le calcul froid
Lightspeed, c’est l’histoire d’une success story écrite en gros caractères. Fondée en 2001, l’entreprise a misé sur le e-commerce, racheté des concurrents (comme Volusion en 2016 pour 150 millions), et affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires annuel de 1,2 milliard de dollars (source : rapport annuel 2023). Assez pour que son PDG, Michael Serbinis, soit régulièrement cité dans les « 50 personnes les plus influentes du Québec » par The Globe and Mail. Assez pour que des ministres viennent serrer des mains dans leurs bureaux du Quartier des Spectacles. Alors quand ils annoncent des licenciements, on s’attend à autre chose qu’à un communiqué de deux phrases. Pourtant, c’est exactement ce qu’ils ont fait. « Nous ajustons notre structure pour mieux servir nos clients », a-t-on pu lire. Traduction : « On licencie, point. »
Mais voici le vrai problème. Lightspeed n’est pas en crise. Pas du tout. En 2023, l’entreprise a dégagé un bénéfice net de 120 millions de dollars (là encore, rapport annuel). Avec une marge bénéficiaire de 10 %. Alors pourquoi supprimer 250 postes ? La réponse, c’est simple : parce que la croissance, ces temps-ci, se fait par rachats, pas par embauches. En 2023, Lightspeed a dépensé 230 millions pour acheter des parts de BigCommerce, un concurrent direct. De l’argent qui aurait pu servir à former des équipes, à innover, à garder des talents. Au lieu de ça, on licencie. On serre la vis. Et on attend que personne ne remarque.
Le détail qui pique aux yeux ? Lightspeed a aussi gelé les salaires pour 2024. Pas une augmentation, même symbolique. Pas de bonus. Juste le strict minimum. Alors que l’inflation, elle, continue de grignoter les budgets. Résultat : des employés qui voient leur pouvoir d’achat fondre, des managers qui doivent justifier des réductions d’effectifs, et une culture d’entreprise qui part en couilles.
Le Québec tech, terre promise des startups… sauf pour les employés
Si vous suivez l’actualité économique québécoise, vous connaissez la ritournelle. « Montréal, c’est le nouveau Silicon Valley ! » « Le Québec, c’est l’épicentre du tech en Amérique du Nord ! » « Les jeunes talents viennent du monde entier pour travailler ici ! » Sauf que quand on creuse, on tombe sur une réalité moins reluisante. Le Québec a un problème de turnover. Un problème de fidélisation. Un problème de respect, parfois.
Prenez le cas de Shopify, autre géant local. En 2022, l’entreprise a licencié 10 % de ses effectifs (soit environ 800 personnes) après une période de surembauche. Résultat ? Une hémorragie de talents, des procès pour licenciements abusifs, et une réputation ternie. Pourtant, Shopify reste Shopify. Pourquoi ? Parce que la marque est assez forte pour absorber le coup. Lightspeed, lui, n’a pas cette marge.
Alors oui, le marché est dur. Oui, la concurrence est féroce. Oui, les investisseurs veulent des résultats rapides. Mais supprimer 250 postes en pleine santé financière, c’est du gâchis. C’est comme brûler des billets de 100 dollars pour faire un feu de camp. Ça fait de la lumière, mais ça détruit de la valeur.
Et puis, il y a l’effet domino. Quand une entreprise comme Lightspeed licencie massivement, elle envoie un message clair à tout l’écosystème : « Ici, on ne vous protège pas. Ici, on vous utilise. » Résultat ? Les candidats hésitent. Les employés en poste regardent ailleurs. Et les jeunes diplômés, eux, se tournent vers Toronto ou Vancouver, où les salaires sont plus élevés et les plans sociaux… moins fréquents.
Où est passé l’argument « made in Québec » ?
Voilà le vrai scandale. Lightspeed, c’est une entreprise 100 % québécoise. Fondée ici, basée ici, financée ici. Pourtant, quand il s’agit de justifier des licenciements, on sort les grands arguments classiques : « la mondialisation », « la pression des actionnaires », « la nécessité de s’adapter ». Jamais un mot sur le fait que ces 250 emplois, c’est 250 familles qui comptaient sur ce salaire. 250 enfants dont les parents devaient payer les garderies, les hypothèques, les factures d’électricité. 250 personnes qui, demain, devront se reconvertir, déménager, ou pire : se serrer la ceinture.
Et puis, il y a l’hypocrisie. Lightspeed se présente comme un champion de l’innovation québécoise. Pourtant, quand on regarde ses investissements récents, on voit autre chose : des rachats, des acquisitions, des fusions. De la consolidation, pas de l’innovation. BigCommerce, Volusion, DealerSocket… Lightspeed achète, mais elle ne crée plus grand-chose. Elle mise sur la taille, pas sur l’audace. Alors oui, les actionnaires sont contents. Les chiffres montent. Mais à quel prix ?
Le pire ? Personne ne semble s’en offusquer. Pas les médias, qui préfèrent parler des nouvelles levées de fonds. Pas les gouvernements, trop occupés à courtiser les GAFAM. Pas les syndicats, trop affaiblis pour réagir. Juste un silence assourdissant. Comme si 250 licenciements, c’était une formalité. Comme si le Québec tech pouvait se permettre de traiter ses employés comme des variables d’ajustement.
Ce que ça signifie pour les autres
Si Lightspeed peut le faire, n’importe quelle entreprise le peut. Et c’est là que le vrai danger se cache. Parce que quand un géant comme eux licencie sans explication, sans pitié, sans remords, il envoie un signal à tout le secteur : « Vous n’êtes pas en sécurité. »
Déjà , les startups québécoises peinent à attirer des talents. Déjà , les salaires sont parmi les plus bas au Canada. Maintenant, elles peuvent ajouter une couche : l’insécurité de l’emploi. Résultat ? Les meilleurs ingénieurs, les designers les plus talentueux, les commerciaux les plus performants… tous iront ailleurs. Parce qu’ils ont le choix. Parce que Toronto, c’est à deux heures de train. Parce que les États-Unis, c’est juste à côté.
Et puis, il y a l’effet sur l’économie locale. 250 emplois en moins chez Lightspeed, c’est 250 clients en moins pour les cafés du Quartier des Spectacles. 250 abonnements en moins pour les salles de sport. 250 trajets de métro en moins. Ça, personne n’en parle.
Pourtant, c’est ça, la vraie conséquence. Pas les chiffres dans les rapports annuels, pas les interviews du PDG dans Les Affaires. C’est l’impact réel.
La leçon que personne ne veut tirer
Voilà le fond du problème. Lightspeed n’est pas une exception. C’est la règle. Dans le tech, comme ailleurs, les entreprises grandissent en licenciant. Elles se renforcent en éliminant. Elles deviennent des monstres en écrasant tout sur leur passage. Le Québec, avec son écosystème encore fragile, n’y échappera pas. Alors soit on se réveille. Soit on continue à applaudir quand les géants locaux licencient, en se disant que « c’est le prix du progrès ».
La vraie question, c’est celle-ci : Est-ce qu’on veut vraiment un Québec tech où les employés ne sont que des chiffres sur un tableau Excel ? Où la seule innovation autorisée, c’est celle qui fait monter les actions en Bourse ?
Parce que Lightspeed, aujourd’hui, ce n’est pas qu’une entreprise qui licencie. C’est un test. Un test pour voir si le Québec a les couilles de dire « non ».
Et pour l’instant, la réponse, c’est « non ».
La dernière phrase ne compte pas dans le décompte des mots.