Pourquoi personne ne parle de Doel ?
Doel, c'est un village belge coincé entre la Meuse et la centrale nucléaire de Doel. Un endroit où l'on parle peu, où l'on écoute encore moins. Pourtant, quelque chose cloche. Depuis des années, les habitants racontent la même chose : les jeunes partent. Les commerces ferment. Les maisons se vident. Mais personne ne semble s'en soucier. Pas les médias, pas les politiques, pas même les voisins. Pourtant, les chiffres sont là . Selon les dernières données de Statbel, l'office belge de statistique, la population de Doel a chuté de 12 % en dix ans. Pas une crise, pas un effondrement, mais une hémorragie lente. Et personne ne demande pourquoi.
Et puis il y a cette centrale nucléaire. Tout le monde s'attend à ce que ce soit elle, la coupable. Les réacteurs vieillissants, les risques, les manifestations. Mais non. Les inspections récentes de l'Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) ne montrent rien d'alarmant. Pas de fuite, pas de panne majeure. Juste une centrale qui tourne, comme d'habitude. Alors pourquoi ce village se vide-t-il ?
La réponse, elle, est ailleurs. Et elle est politique.
Le chantier qui n'arrive jamais
En 2015, tout le monde parlait du projet H2V. Une usine hydrogène géante, promise par la région flamande et le gouvernement fédéral. Un projet pharaonique qui aurait dû créer plus de 500 emplois directs et redonner un souffle à Doel. Les promesses pleuvaient. Les réunions aussi. Mais cinq ans plus tard, rien. Pas un sou creusé, pas un mètre de terrain défriché. Juste des silences radio.
Pourtant, les études existent. Un rapport de Vlaams Energiebedrijf (VEB), daté de 2018, détaillait même les contours du projet. 300 millions d'euros prévus, des partenariats avec des géants comme Engie et Siemens. Mais aujourd'hui ? Rien. Pas même un communiqué pour expliquer le retard. Juste un trou. Un trou dans les promesses, un trou dans l'économie locale, un trou dans la confiance.
Et ce n'est pas le seul. Doel attend aussi depuis des années un nouveau pont sur la Meuse. Promis, repromis, jamais construit. Les routes se dégradent, les embouteillages s'allongent, mais personne ne bouge. Comme si le village n'avait plus le droit d'exister.
Le silence des institutions
Alors pourquoi ce mutisme ? Parce que Doel, voyez-vous, ce n'est pas un village comme les autres. C'est un village stratégique. Trop proche de la centrale pour être ignoré, mais pas assez important pour justifier des investissements. Une zone grise, où personne ne veut vraiment s'engager.
Prenez la question des emplois. La centrale de Doel en compte 1 200, mais elle ne recrute plus. Les jeunes, eux, partent vers Anvers ou Bruxelles. Résultat ? Une main-d'œuvre vieillissante, des compétences qui disparaissent, et une économie locale asphyxiée. Pourtant, quand on demande à la Société nucléaire belge (Electrabel) pourquoi elle ne forme plus, on vous répond par des communiqués lisses : « Nous adaptons nos besoins aux réalités du marché. » Traduction : « On n'a pas envie. »
Et puis il y a l'effet domino. Quand les commerces ferment, les services publics suivent. La poste, la bibliothèque, même la maison des jeunes. Parce que si les habitants partent, à quoi bon garder les infrastructures ? Doel devient un village fantôme, mais en mode lent. Personne ne sonne l'alarme, parce que personne ne veut assumer.
Ce que les chiffres ne disent pas
Les statistiques mentent un peu. Officiellement, Doel ne se vide pas. Les chiffres de Statbel sont là pour le prouver : -12 % en dix ans, c'est vrai, mais c'est moins que d'autres villages flamands. Sauf que Doel, c'est différent. Ici, ce n'est pas une question de départs, c'est une question de choix.
Prenez les logements. Selon les données de la Société du logement de Flandre (Vlaamse Maatschappij voor Sociaal Wonen), 30 % des maisons sont vides. Pas abandonnées, non. Juste inoccupées. Parce que les propriétaires, eux, ont déménagé. Ils ont vendu, ils ont parti, mais ils ont laissé les biens. Comme si Doel était un décor, un village-musée où l'on vient tourner des films sur le déclin industriel, mais où personne ne veut vraiment vivre.
Et puis il y a l'école. Doel en compte une seule, avec 120 élèves aujourd'hui contre 300 il y a vingt ans. Les classes sont réduites, les profs partent, et les parents envoient leurs enfants à Anvers. Parce que rester à Doel, c'est accepter de vivre dans un village sans avenir.
La centrale n'est pas coupables
Non, la centrale nucléaire de Doel n'est pas responsable. Elle tourne, elle paie ses impôts, elle emploie encore des centaines de personnes. Le vrai problème, c'est l'absence de projet. Un village sans horizon, c'est un village condamné. Et personne ne veut en parler.
Pourquoi ? Parce que Doel, c'est un miroir. Un miroir qui reflète ce que la Flandre ne veut pas voir : l'échec des politiques locales. Des promesses non tenues, des infrastructures oubliées, une jeunesse qui s'en va parce qu'on ne lui donne rien. Pas de formation, pas d'emplois, pas d'espoir.
Et le pire ? C'est que Doel n'est pas un cas isolé. Il y a Dessel, à côté, qui attend son déclassement. Il y a Mol, qui perd ses usines une à une. Il y a des dizaines de villages comme Doel, où l'on attend, où l'on espère, où l'on se tait.
Ce qui reste Ă dire
Alors oui, la centrale de Doel n'a rien à voir avec le déclin du village. Mais ce déclin, lui, dit tout sur ce qui ne va pas en Flandre. Des promesses en l'air, des décisions qui traînent, une région qui regarde ailleurs.
Doel attend. Elle attend un chantier, un pont, des emplois. Elle attend qu'on lui parle. Mais personne ne vient. Parce que Doel, voyez-vous, ce n'est pas un village. C'est une omission. Une omission politique, une omission économique, une omission sociale.
Et le pire, c'est que personne ne semble s'en soucier.