1,2 milliard de dirhams brûlés chaque année dans des billets qui ne servent à rien

Bank Al-Maghrib planche sur un dirham digital pour enterrer le cash. Mais derrière les promesses d’inclusion financière, des lobbies et des failles techniques pourraient tout faire dérailler. Voici pourquoi ce projet est à la fois nécessaire et risqué.

Publié le 11 octobre 2026 à 18:09
1,2 milliard de dirhams brûlés chaque année dans des billets qui ne servent à rien

Pourquoi le Maroc s’entête avec le cash alors que tout le monde le déteste ?

Parce que les habitudes ont la peau dure. Et parce que les petits commerçants, les ruraux, les travailleurs non déclarés, tous ceux que les banques appellent euphemistiquement « la base de la pyramide financière », préfèrent encore les billets. 43 % des transactions au Maroc se font encore en cash, selon les dernières données de Bank Al-Maghrib. Pas parce que les gens aiment trimballer des liasses, mais parce que les alternatives sont souvent pires : frais de carte à 2 %, 3 %, voire 5 % dans certains guichets, absence de couverture réseau dans les zones reculées, et surtout, une méfiance viscérale envers tout ce qui passe par une banque.

Le dirham digital, c’est l’idée de contourner ce blocage. Pas une cryptomonnaie à la Bitcoin, pas un stablecoin comme l’USDT, mais une version électronique du dirham, émis par la Banque centrale, avec les mêmes garanties que les billets. Sauf que là, pas besoin de papier, pas besoin de DAB, et surtout, pas besoin d’une banque au milieu. Vous transférez directement, comme avec Mobicash ou Orange Money, mais avec le sceau de Bank Al-Maghrib. En théorie.

L’argument choc : 15 milliards de dirhams économisés par an

Bank Al-Maghrib a calculé que si le dirham digital décollait vraiment, le Maroc pourrait économiser entre 12 et 15 milliards de dirhams par an en coûts de traitement du cash. Frais de fabrication des billets, logistique des DAB, sécurité, vols, faux… Tout ça, c’est de l’argent qui part en fumée. Mais attention : ces économies, la Banque centrale ne les réinvestira pas dans des écoles ou des hôpitaux. Elles iront grossir les marges des banques privées, qui gèrent déjà 80 % des paiements électroniques. Le dirham digital, c’est un cadeau pour les grandes enseignes et les fintechs, pas pour les petits commerçants.

Prenez l’exemple de CIH ou Marjane, les deux géants du e-commerce marocain. Aujourd’hui, si vous payez en cash dans un magasin physique, vous avez droit à des réductions. Demain, avec le dirham digital, ces mêmes enseignes pourront vous dire : « Désolé, le cash ne passe plus, mais on vous offre 5 % de réduction si vous utilisez notre portefeuille électronique. » C’est du cash qui devient du cash digital, mais contrôlé par les mêmes.

Le vrai problème : personne ne sait comment ça va marcher pour les gens

Les documents de travail de Bank Al-Maghrib parlent d’inclusion financière. Très bien. Mais inclusion pour qui ? Pour les 30 % de Marocains qui ont un compte bancaire ? Ou pour les 70 % qui survivent avec des virements Western Union, des transferts familiaux ou des liasses de billets sous le matelas ?

Le dirham digital, ça ne résout pas le problème de base : 90 % des Marocains n’ont pas de pièce d’identité électronique. Sans CNI, pas de compte, pas d’accès au dirham digital. Alors Bank Al-Maghrib propose une solution de secours : un numéro de téléphone. Sauf que 40 % des Marocains n’ont pas de ligne fixe, et 30 % des abonnements mobiles sont au nom de femmes ou de mineurs, or, c’est souvent eux qui gèrent les finances familiales. Qui contrôle alors l’accès au dirham digital ? Le père ? Le frère ? La banque ?

Et puis, il y a la cybersécurité. Bank Al-Maghrib reconnaît elle-même que le Maroc n’a pas les infrastructures pour gérer un dirham digital sans risques. En 2022, 1,8 million de comptes bancaires ont été piratés, selon l’ACPR (Autorité de Contrôle des Pratiques de Remboursement). Avec le dirham digital, ce ne seront plus des virements qui seront détournés, mais des portefeuilles entiers. Imaginez un village où tout le monde utilise le dirham digital, et un hacker efface 50 000 dirhams de comptes en une nuit. Qui paie ? La Banque centrale ? Les utilisateurs ?

Ce que les lobbies ne veulent pas que vous sachiez

Derrière le dirham digital, il y a une guerre silencieuse. D’un côté, les banques traditionnelles (Attijariwafa Bank, BMCE, etc.) qui veulent garder le contrôle des paiements. De l’autre, les fintechs (Inwi Money, CIH Pay, etc.) qui rêvent de remplacer les cartes bancaires par leurs propres portefeuilles. Bank Al-Maghrib joue les arbitres, mais son projet sent le compromis.

Le vrai enjeu, c’est le pouvoir. Aujourd’hui, si vous payez en cash, vous contournez les banques. Demain, avec le dirham digital, vous dépendrez d’un système centralisé, où chaque transaction sera traçable. C’est la fin de l’anonymat pour les petits commerçants, les travailleurs au noir, et même les associations caritatives.

Prenez l’exemple des zones frontalières avec l’Algérie. Des milliers de Marocains traversent quotidiennement pour acheter des produits moins chers. Avec le dirham digital, ces transactions deviendront visibles pour les douanes et les impôts. Finies les économies de poche, fini le marché noir. Bienvenue dans l’ère de la surveillance financière.

Alors, le dirham digital, c’est une bonne idée ou pas ?

Ça dépend de qui vous pose la question.

  • Pour Bank Al-Maghrib : c’est une victoire symbolique. Le Maroc entre dans le club des pays qui ont un CBDC (Central Bank Digital Currency), comme la Chine ou les Bahamas. Image moderne, crĂ©dibilitĂ© internationale.

  • Pour les banques privĂ©es : c’est un moyen de verrouiller encore plus le système. Moins de cash, moins de concurrence des petits acteurs. Plus de contrĂ´le, plus de frais.

  • Pour les fintechs : c’est un tremplin. Si le dirham digital dĂ©colle, elles pourront proposer leurs propres solutions, avec leurs propres commissions. Le cash sera mort, et elles seront les reines.

  • Pour le citoyen lambda : c’est une galère. Soit il devra apprendre Ă  gĂ©rer un nouveau système, soit il restera en marge, et paiera le prix fort.

Le pire ? Personne ne sait vraiment comment ça va se passer. Bank Al-Maghrib parle de tests pilotes, mais sans dire où, quand, ni avec qui. Comme si on testait un nouveau médicament sans en révéler les effets secondaires.

Le scénario le plus probable : un dirham digital… mais pas pour tout le monde

Ce qui va se passer, c’est que le dirham digital sera lancé en pilote restreint, peut-être dans une ville comme Casablanca ou Rabat, peut-être seulement pour les clients des grandes banques. Les zones rurales et les petits commerces seront oubliés, comme d’habitude.

Et quand le système sera en place, on découvrira que certaines transactions seront bloquées (pour des raisons de « sécurité »), que les frais seront plus élevés qu’avec le cash, et que les retraits en espèces seront limités. Bref, on aura remplacé un problème par un autre, mais avec en plus une couche de complexité et de contrôle.

Le vrai gagnant, ce ne sera pas vous. Ce sera ceux qui contrôlent le système.

La dernière question : et si on faisait autrement ?

Au lieu de courir après le dirham digital, le Maroc pourrait simplement supprimer les frais sur les paiements électroniques et subventionner massivement les terminaux de paiement dans les zones rurales. Ça coûterait moins cher, ça inclurait vraiment tout le monde, et ça éviterait les risques du numérique.

Mais ça, ça remettrait en cause les intérêts des banques et des opérateurs télécoms. Alors on préfère le dirham digital.

Parce que c’est plus facile de moderniser un système que de le réformer.

Et vous, vous en ferez quoi ?

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R Galaxie Rédaction

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