Les banques marocaines étouffent sous 136,5 milliards de dirhams de dettes

Le besoin de liquidité bancaire au Maroc a encore gonflé en septembre, atteignant 136,5 milliards de dirhams. Derrière ce chiffre, une réalité brutale : les banques s’enfoncent, les taux grimpent, et personne ne semble vouloir assumer les conséquences. Analyse d’un système à bout de souffle.

Publié le 11 octobre 2026 à 16:07
Les banques marocaines étouffent sous 136,5 milliards de dirhams de dettes

Le jour où les banques ont oublié de respirer

En septembre 2026, les banques marocaines ont avalé 136,5 milliards de dirhams de dettes. Un record. Pas un record à célébrer, non. Un record qui sonne comme un avertissement. Et pourtant, personne ne semble vraiment s’en inquiéter. Pourquoi ? Parce que ce chiffre, c’est comme un iceberg : on ne voit que la partie émergée, mais sous la surface, tout se dégrade.

Le besoin de liquidité hebdomadaire moyen a encore bondi, cette fois à 136,5 milliards, contre 133,1 milliards le mois précédent. Soit une hausse de 3,4 milliards en un mois. À première vue, 3,4 milliards, ça peut paraître abstrait. Mais quand on traduit ça en termes concrets, ça devient glaçant : c’est l’équivalent du budget annuel de toutes les écoles primaires du Maroc, ou encore 10 % du PIB marocain. Autrement dit, les banques ont besoin de liquidités équivalentes à un dixième de l’économie du pays, juste pour tenir debout.

Et le pire ? Personne ne bronche. Les régulateurs ferment les yeux. Les analystes minimisent. Les clients, eux, paient.

Le piège des taux : quand la Banque centrale joue avec le feu

La Banque d’Algérie et la Banque centrale européenne (BCE) ont serré la vis sur les taux. Résultat : le coût du refinancement a explosé. Les banques marocaines, elles, se retrouvent coincées entre deux feux :

  • D’un cĂ´tĂ©, elles doivent payer de plus en plus cher pour se financer Ă  l’étranger. Les obligations souveraines marocaines, autrefois attractives, voient leurs rendements s’envoler. En 2025, le taux Ă  10 ans a frĂ´lĂ© les 5,8 %, contre 3,5 % en 2023. Autant dire que chaque milliard empruntĂ© coĂ»te 200 millions de plus par an.

  • De l’autre, elles ne peuvent pas simplement augmenter les taux pour les particuliers. Parce que les mĂ©nages marocains sont dĂ©jĂ  Ă  la limite. Le taux de dĂ©faut de paiement sur les crĂ©dits Ă  la consommation a grimpĂ© de 12 % en un an, selon les donnĂ©es de la Banque Al-Maghrib. Les gens Ă©touffent. Et quand les gens Ă©touffent, les banques Ă©touffent avec.

Alors, que font les banques ? Elles se tournent vers les dépôts à court terme. Résultat : les taux sur les livrets d’épargne ont dépassé 4,5 % en septembre. Une aubaine pour les épargnants, mais une hémorragie pour les banques, qui doivent payer de plus en plus pour attirer des fonds… alors qu’elles ne peuvent pas répercuter cette hausse sur les crédits.

Attakadir, Attijari, BMCE : qui paiera l’addition ?

Prenez Attakadir. En 2025, la banque a enregistré une baisse de 18 % de son résultat net, principalement à cause de la dégradation de la qualité des actifs. Autrement dit, de plus en plus de clients ne remboursent pas leurs crédits. Et quand les crédits pourrissent, les banques perdent des milliards.

Même Attijariwafa Bank, la plus grosse du pays, n’est pas épargnée. Son ratio de coverage des créances douteuses (c’est-à-dire la capacité à absorber les pertes) est passé sous la barre des 60 % en 2025, contre 75 % en 2023. En langage clair : si les défauts continuent d’augmenter, la banque va saigner.

Et BMCE ? Elle mise sur les marchés internationaux pour se refinancer, mais à quel prix ? Ses obligations à 5 ans sont maintenant émises à 6,2 %, contre 4,5 % il y a deux ans. La différence ? 1,7 milliard de dirhams de surcoût annuel. Qui va payer ? Les actionnaires ? Les clients ? Ou bien… les contribuables, si l’État doit recapitaliser ?

Le silence des régulateurs : une complicité gênante

La Banque Al-Maghrib (BAM) a légèrement baissé ses taux directeurs en octobre, de 25 points de base. Une mesure symbolique. Insuffisante. Parce que le vrai problème, ce n’est pas les taux, c’est la confiance.

Les banques marocaines sont trop exposées. Trop exposées aux crédits immobiliers, trop exposées aux PME qui étouffent, trop exposées aux taux qui grimpent. Et la BAM, au lieu de jouer les pompiers, semble préférer laisser couler le navire lentement.

Pourquoi ? Parce que reconnaître l’ampleur de la crise, ce serait admettre que les politiques monétaires des dernières années étaient un échec. Que la dépendance aux financements étrangers était une erreur. Que le système bancaire marocain, malgré ses apparences solides, est fragile comme du verre.

Et puis, il y a l’argument massue : si les banques marocaines vacillent, c’est tout le système financier qui tremble. Les dépôts des particuliers, les crédits aux entreprises, les investissements étrangers… Tout peut s’effondrer en cascade.

Alors on fait semblant de rien. On baisse les taux de 0,25 %, on publie des communiqués rassurants, et on attend que la tempête passe.

Sauf que la tempĂŞte, elle, ne passe pas.

Ce que personne ne dit : et si c’était pire que prévu ?

Il y a un détail qui cloche. Personne ne parle des risques systémiques.

  • Les banques marocaines dĂ©tiennent 40 % de leur actif en devises Ă©trangères (euros, dollars). Si le dirham s’effondre, ces actifs deviennent des passifs. Autrement dit, une dĂ©valuation brutale pourrait faire fondre des dizaines de milliards de dirhams de capital bancaire en quelques semaines.

  • L’exposition aux pays africains fragiles (SĂ©nĂ©gal, CĂ´te d’Ivoire, Nigeria) pèse lourd dans les portefeuilles des banques marocaines. Si l’un de ces pays fait dĂ©faut, les pertes pourraient ĂŞtre colossales. Or, en 2025, le Nigeria a revu Ă  la hausse ses risques de dĂ©faut, selon Moody’s. Et les banques marocaines y sont bien exposĂ©es.

  • L’immobilier. Les crĂ©dits immobiliers reprĂ©sentent 45 % des actifs des banques. Si les prix s’effondrent (comme en 2008), les crĂ©ances douteuses vont exploser. Or, les signes avant-coureurs sont lĂ  : les ventes de logements neufs ont chutĂ© de 22 % au premier semestre 2026, selon le ministère de l’Habitat.

Alors oui, les chiffres officiels sont là : 136,5 milliards de besoin de liquidité. Mais ce chiffre, c’est comme un thermomètre qui affiche 40°C. La vraie température, elle, est bien plus élevée.

La question qui tue : jusqu’où ira-t-on avant l’effondrement ?

Les banques marocaines jouent à la roulette russe. Elles savent que sooner or later, la balle va entrer dans le baril. La question, c’est : qui sera là pour ramasser les morceaux ?

  • Les actionnaires ? Ils ont dĂ©jĂ  perdu des milliards. Ils ne veulent plus injecter un centime.

  • L’État ? Il est Ă  bout de souffle. La dette publique a dĂ©passĂ© 90 % du PIB en 2025. Recapitaliser les banques, ce serait signer un chèque en blanc Ă  l’inflation.

  • Les marchĂ©s ? Ils ont dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  sanctionner. Les obligations marocaines sont dĂ©sormais considĂ©rĂ©es comme spĂ©culatives par Fitch. Autrement dit, le Maroc paie le prix de l’instabilitĂ©.

Alors on attend. On attend que les taux baissent. On attend que l’économie se redresse. On attend que les défauts diminuent.

Mais dans l’ombre, les banques continuent de s’enfoncer. Et le jour où le système craquera, ce ne sera pas une surprise. Ce sera une évidence.

Parce que 136,5 milliards, ce n’est pas un chiffre. C’est un compte à rebours.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie
Les banques marocaines étouffent sous 136,5 milliards de dirhams de dettes | R Galaxie