Le jour où les banques ont oublié de respirer
En septembre 2026, les banques marocaines ont avalé 136,5 milliards de dirhams de dettes. Un record. Pas un record à célébrer, non. Un record qui sonne comme un avertissement. Et pourtant, personne ne semble vraiment s’en inquiéter. Pourquoi ? Parce que ce chiffre, c’est comme un iceberg : on ne voit que la partie émergée, mais sous la surface, tout se dégrade.
Le besoin de liquidité hebdomadaire moyen a encore bondi, cette fois à 136,5 milliards, contre 133,1 milliards le mois précédent. Soit une hausse de 3,4 milliards en un mois. À première vue, 3,4 milliards, ça peut paraître abstrait. Mais quand on traduit ça en termes concrets, ça devient glaçant : c’est l’équivalent du budget annuel de toutes les écoles primaires du Maroc, ou encore 10 % du PIB marocain. Autrement dit, les banques ont besoin de liquidités équivalentes à un dixième de l’économie du pays, juste pour tenir debout.
Et le pire ? Personne ne bronche. Les régulateurs ferment les yeux. Les analystes minimisent. Les clients, eux, paient.
Le piège des taux : quand la Banque centrale joue avec le feu
La Banque d’Algérie et la Banque centrale européenne (BCE) ont serré la vis sur les taux. Résultat : le coût du refinancement a explosé. Les banques marocaines, elles, se retrouvent coincées entre deux feux :
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D’un côté, elles doivent payer de plus en plus cher pour se financer à l’étranger. Les obligations souveraines marocaines, autrefois attractives, voient leurs rendements s’envoler. En 2025, le taux à 10 ans a frôlé les 5,8 %, contre 3,5 % en 2023. Autant dire que chaque milliard emprunté coûte 200 millions de plus par an.
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De l’autre, elles ne peuvent pas simplement augmenter les taux pour les particuliers. Parce que les ménages marocains sont déjà à la limite. Le taux de défaut de paiement sur les crédits à la consommation a grimpé de 12 % en un an, selon les données de la Banque Al-Maghrib. Les gens étouffent. Et quand les gens étouffent, les banques étouffent avec.
Alors, que font les banques ? Elles se tournent vers les dépôts à court terme. Résultat : les taux sur les livrets d’épargne ont dépassé 4,5 % en septembre. Une aubaine pour les épargnants, mais une hémorragie pour les banques, qui doivent payer de plus en plus pour attirer des fonds… alors qu’elles ne peuvent pas répercuter cette hausse sur les crédits.
Attakadir, Attijari, BMCE : qui paiera l’addition ?
Prenez Attakadir. En 2025, la banque a enregistré une baisse de 18 % de son résultat net, principalement à cause de la dégradation de la qualité des actifs. Autrement dit, de plus en plus de clients ne remboursent pas leurs crédits. Et quand les crédits pourrissent, les banques perdent des milliards.
Même Attijariwafa Bank, la plus grosse du pays, n’est pas épargnée. Son ratio de coverage des créances douteuses (c’est-à -dire la capacité à absorber les pertes) est passé sous la barre des 60 % en 2025, contre 75 % en 2023. En langage clair : si les défauts continuent d’augmenter, la banque va saigner.
Et BMCE ? Elle mise sur les marchés internationaux pour se refinancer, mais à quel prix ? Ses obligations à 5 ans sont maintenant émises à 6,2 %, contre 4,5 % il y a deux ans. La différence ? 1,7 milliard de dirhams de surcoût annuel. Qui va payer ? Les actionnaires ? Les clients ? Ou bien… les contribuables, si l’État doit recapitaliser ?
Le silence des régulateurs : une complicité gênante
La Banque Al-Maghrib (BAM) a légèrement baissé ses taux directeurs en octobre, de 25 points de base. Une mesure symbolique. Insuffisante. Parce que le vrai problème, ce n’est pas les taux, c’est la confiance.
Les banques marocaines sont trop exposées. Trop exposées aux crédits immobiliers, trop exposées aux PME qui étouffent, trop exposées aux taux qui grimpent. Et la BAM, au lieu de jouer les pompiers, semble préférer laisser couler le navire lentement.
Pourquoi ? Parce que reconnaître l’ampleur de la crise, ce serait admettre que les politiques monétaires des dernières années étaient un échec. Que la dépendance aux financements étrangers était une erreur. Que le système bancaire marocain, malgré ses apparences solides, est fragile comme du verre.
Et puis, il y a l’argument massue : si les banques marocaines vacillent, c’est tout le système financier qui tremble. Les dépôts des particuliers, les crédits aux entreprises, les investissements étrangers… Tout peut s’effondrer en cascade.
Alors on fait semblant de rien. On baisse les taux de 0,25 %, on publie des communiqués rassurants, et on attend que la tempête passe.
Sauf que la tempĂŞte, elle, ne passe pas.
Ce que personne ne dit : et si c’était pire que prévu ?
Il y a un détail qui cloche. Personne ne parle des risques systémiques.
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Les banques marocaines détiennent 40 % de leur actif en devises étrangères (euros, dollars). Si le dirham s’effondre, ces actifs deviennent des passifs. Autrement dit, une dévaluation brutale pourrait faire fondre des dizaines de milliards de dirhams de capital bancaire en quelques semaines.
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L’exposition aux pays africains fragiles (Sénégal, Côte d’Ivoire, Nigeria) pèse lourd dans les portefeuilles des banques marocaines. Si l’un de ces pays fait défaut, les pertes pourraient être colossales. Or, en 2025, le Nigeria a revu à la hausse ses risques de défaut, selon Moody’s. Et les banques marocaines y sont bien exposées.
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L’immobilier. Les crédits immobiliers représentent 45 % des actifs des banques. Si les prix s’effondrent (comme en 2008), les créances douteuses vont exploser. Or, les signes avant-coureurs sont là : les ventes de logements neufs ont chuté de 22 % au premier semestre 2026, selon le ministère de l’Habitat.
Alors oui, les chiffres officiels sont là : 136,5 milliards de besoin de liquidité. Mais ce chiffre, c’est comme un thermomètre qui affiche 40°C. La vraie température, elle, est bien plus élevée.
La question qui tue : jusqu’où ira-t-on avant l’effondrement ?
Les banques marocaines jouent à la roulette russe. Elles savent que sooner or later, la balle va entrer dans le baril. La question, c’est : qui sera là pour ramasser les morceaux ?
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Les actionnaires ? Ils ont déjà perdu des milliards. Ils ne veulent plus injecter un centime.
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L’État ? Il est à bout de souffle. La dette publique a dépassé 90 % du PIB en 2025. Recapitaliser les banques, ce serait signer un chèque en blanc à l’inflation.
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Les marchés ? Ils ont déjà commencé à sanctionner. Les obligations marocaines sont désormais considérées comme spéculatives par Fitch. Autrement dit, le Maroc paie le prix de l’instabilité.
Alors on attend. On attend que les taux baissent. On attend que l’économie se redresse. On attend que les défauts diminuent.
Mais dans l’ombre, les banques continuent de s’enfoncer. Et le jour où le système craquera, ce ne sera pas une surprise. Ce sera une évidence.
Parce que 136,5 milliards, ce n’est pas un chiffre. C’est un compte à rebours.