Le théâtre, parfois, sert à autre chose qu’à faire pleurer ou rire. À Baud, ce week-end, il va parler de mort. Pas celle qu’on attend, avec ses discours et ses fleurs. Celle qu’on pourrait éviter. Celle qui arrive trop tard parce qu’on a cru que ça ne concernait pas vous. La CPTS du Centre Morbihan a monté deux matinées de sensibilisation sur les cancers. Un cancer du sein ? On en meurt moins depuis 20 ans, mais pas assez vite. Un cancer colorectal ? On en guérit à 90 % si on le repère tôt. Pourtant, en France, un tiers des diagnostics sont faits à un stade avancé. Pourquoi ? Parce que beaucoup attendent les symptômes. Parce que d’autres ont peur de ce qu’on pourrait trouver. Parce que les campagnes de dépistage, même quand elles existent, ressemblent à des appels au don du sang : on vous regarde droit dans les yeux et on vous dit « C’est pour les autres ».
Le dépistage, c’est l’arme qu’on ne veut pas utiliser.
À Baud, ils ont choisi le théâtre pour en parler. Pourquoi le théâtre ? Parce que les chiffres, ça glisse. « 80 % de chances de guérison si on détecte tôt », ça sonne comme une statistique de match de foot. « Un Français sur deux », ça ressemble à une loterie. Mais sur scène, quand un personnage vous dit « J’ai saigné du rectum pendant trois mois avant d’oser en parler », là , vous y êtes. Vous sentez l’odeur du cabinet médical. Vous entendez le silence du médecin quand il vous tend le résultat. Le théâtre, c’est la seule façon de vous faire ressentir ce que les chiffres ne montrent pas : l’urgence.
Sauf que. Sauf que même avec le théâtre, les gens ne se pressent pas. Pourquoi ? Parce que le dépistage, c’est comme aller chez le dentiste : on y va quand la carie vous fait mal. Pas avant. Or, pour le cancer colorectal, par exemple, le test à faire chez soi (un petit kit à envoyer par la poste) coûte 15 euros. Quinze euros pour peut-être sauver votre vie. Pourtant, en 2022, seulement 35 % des Morbihannais éligibles l’ont fait. Trente-cinq pour cent. Pas parce que c’est cher. Pas parce que c’est compliqué. Parce que ça ne les concerne pas. « Ça, c’est pour les autres ».
Le vrai problème, ce n’est pas le manque d’information. C’est le déni.
Prenez le cancer du sein. En Bretagne, le taux de participation au dépistage organisé est de 52 %. La moyenne nationale ? 57 %. Cinq points d’écart. Pas de quoi crier à la catastrophe, mais assez pour se demander pourquoi, dans un département où les femmes sont si fières de leur santé, tant en restent à l’écart. Les explications ? « J’ai pas le temps ». « J’ai peur ». « De toute façon, si c’est écrit dessus, je saurai ». Des excuses. Des excuses parce que personne ne vous dit clairement : « Si vous attendez, vous risquez de mourir. Point. »
À Vannes, la CPTS a aussi organisé une matinée. Pas de théâtre cette fois, mais des chiffres, des témoignages, et surtout, des dates. Parce que le dépistage, ça ne marche que si c’est simple. Un rendez-vous. Un test. Une réponse en quelques jours. Pas une attente de six mois. Pas une file d’attente où on vous dit « Revenez dans un an ». À Vannes, ils misent sur la proximité. Moins de paperasse, plus de médecins généralistes formés pour en parler sans détour. « Vous avez 50 ans ? Faites le test. Vous avez 45 ans et des antécédents familiaux ? Faites-le aussi. » Pas de demi-mesure.
Mais même là , ça coince.
Parce que les maisons de santé, les cabinets libéraux, ils sont saturés. Parce que les infirmières, les sages-femmes, elles n’ont pas le temps de vous expliquer pourquoi, oui, ce test, il faut vraiment le faire. Parce que les politiques, ils préfèrent parler de grands plans nationaux plutôt que de vous dire « Allez, là , tout de suite, prenez ce rendez-vous ». Le dépistage, c’est du local. Pas des discours. Des mains qui vous tendent un kit. Des yeux qui vous regardent et vous disent « Allez, cette fois, c’est vous ».
Le cancer, ça ne tue pas que par hasard.
Ça tue parce qu’on a attendu. Parce qu’on a cru que ça n’arriverait pas. Parce qu’on a préféré fermer les yeux. Le dépistage, ce n’est pas une option. C’est un acte de survie.
Alors à Baud, à Vannes, et dans toutes les communes où on organise ces matinées, ils ont raison. Le théâtre, les chiffres, les témoignages, tout ça, c’est bien. Mais ce qui compte, c’est ce que vous allez faire après. Un rendez-vous. Un test. Une décision. Pas demain. Maintenant.
Parce que si vous attendez, ce n’est pas la maladie qui vous surprendra. C’est votre propre négligence.