Pourquoi les provinces du sud sont les pires zones à risque
Le Ouaddaï et le Sila, ce sont les zones où l’eau manque en saison sèche… et où elle pourrit en saison des pluies. Les points d’eau non traités, les citernes abandonnées, les déchets qui fermentent : un terrain de jeu idéal pour les moustiques. À Abéché, chef-lieu du Ouaddaï, 60 % des habitants n’ont pas accès à un système d’assainissement de base, selon une étude de l’UNICEF de 2022. Traduction : les larves pullulent. Et quand les pluies arrivent, comme cette année plus tôt que d’habitude, les flaques se transforment en nurseries à dengue. Le pire ? Les populations locales connaissent les risques. Elles savent qu’il faut vider les récipients, traiter l’eau, dormir sous moustiquaire. Mais comment faire quand votre revenu quotidien est de 2 dollars et que le traitement anti-larvaire coûte 50 centimes ?
Le ministère distribue des kits de prévention. En théorie. En pratique, les stocks sont souvent épuisés avant d’arriver dans les zones reculées. À Wadi Fira, une province frontalière avec le Soudan, les agents sanitaires manquent de moustiquaires imprégnées d’insecticide. Résultat : les gens se débrouillent comme ils peuvent. Certains brûlent des herbes censées éloigner les moustiques. D’autres prient. Ça ne marche pas.
L’État tchadien joue les sourds
En 2013, le Tchad avait lancé un plan national de lutte contre les arboviroses (dengue, chikungunya, fièvre jaune). Il était censé être financé à 80 % par des partenaires internationaux. Sauf que depuis 2017, les fonds ont été réalloués. Pourquoi ? Parce que la dengue, c’est pas sexy. Pas comme le VIH ou la malaria, qui attirent les dons. Le Tchad a reçu 12 millions de dollars pour la malaria en 2023. Pour la dengue ? 800 000.
Et puis, il y a la question de la coordination. Les ONG présentes sur le terrain, comme Médecins Sans Frontières ou l’OMS, alertent depuis des mois. Mais entre le ministère de la Santé, les gouverneurs de province et les mairies, personne ne se parle vraiment. À N’Djamena, les services de prophylaxie ont organisé des campagnes de sensibilisation. Dans le Ouaddaï, on n’a même pas eu droit à une affiche.
Pourtant, le virus ne respecte pas les frontières administratives. Un cas à Abéché, et dans trois mois, vous en aurez à N’Djamena. C’est comme ça que ça marche. Et cette fois, avec le changement climatique, les saisons des pluies sont plus longues, plus intenses. Les moustiques ont plus de temps pour pondre.
Ce que les autorités ne disent pas
Le ministère de la Santé a sorti son communiqué type : « Mesures de prévention renforcées, population invitée à la vigilance. » Traduction : on fait semblant d’agir. Sauf que sur le terrain, les soignants sont en première ligne sans protection. À l’hôpital de Moundou, les infirmiers soignent les cas de dengue sans gants, sans masques FFP2. Pourquoi ? Parce que les stocks sont arrivés en retard. Et parce que personne ne veut assumer la responsabilité.
Il y a un autre détail qui cloche : les chiffres officiels sont probablement sous-estimés. Dans les zones rurales, beaucoup de cas ne sont pas déclarés. Soit parce que les patients se soignent seuls avec du paracétamol (danger : la dengue hémorragique peut tuer en 24 heures si on ne la traite pas), soit parce que les centres de santé n’ont pas les moyens de faire les tests. À l’hôpital de Faya, dans l’Est, un médecin nous a confié que 30 % des fièvres non diagnostiquées étaient probablement de la dengue.
La dengue, c’est l’arbre qui cache la forêt
Derrière l’épidémie de dengue, il y a un problème plus large : le système de santé tchadien est à genoux. Pas seulement à cause de la dengue, mais parce que tout est défaillant. Manque de personnel, médicaments introuvables, infrastructures vétustes. En 2022, le Tchad comptait seulement 1,2 médecin pour 10 000 habitants, contre une moyenne africaine de 3,5. Vous imaginez ?
Et puis, il y a la question des déplacements de population. Avec les crises au Soudan et en Centrafrique, des milliers de personnes fuient vers le Tchad. Elles emportent avec elles des maladies, des moustiques, des virus. Personne ne les dépiste à l’arrivée. Personne ne leur donne de moustiquaire. C’est comme ça que les épidémies voyagent.
Ce qui nous attend si on ne réagit pas
La dengue, c’est pas qu’une grippe tropicale. C’est une bombe à retardement. En 2010, une épidémie au Pakistan avait fait 1 000 morts en trois mois. Au Tchad, avec un système de santé aussi fragile, un seul hôpital saturé peut faire basculer tout le pays.
Et le pire ? Ça ne va pas s’arrêter là. Le choléra refait surface dans l’Ouest. La malaria résiste aux antipaludéens. La dengue, c’est le nouveau visage d’une santé publique en lambeaux.
Alors oui, le ministère peut sortir ses communiqués. Oui, l’OMS peut rappeler les bonnes pratiques. Mais sans moyens, sans volonté politique, sans coordination, ça ne servira à rien.
La question n’est pas si le Tchad va faire face à une grosse épidémie. C’est quand. Et si on ne se réveille pas, ce sera trop tard.