1 personne sur 3 en déficience intellectuelle ne vote jamais

En France, 1,2 million d’adultes en situation de handicap intellectuel sont privés de vote. Pourtant, des associations comme *L’Autre Cercle* à Paris tentent de leur apprendre les codes. Le problème n’est pas leur compréhension, mais un système qui les ignore. Résultat : un électorat fantôme, et une démocratie qui se prive d’une voix.

Publié le 27 septembre 2026 à 22:00
1 personne sur 3 en déficience intellectuelle ne vote jamais

Le piège des « incapables » juridiques

En France, 1,2 million d’adultes en situation de déficience intellectuelle sont juridiquement capables de voter. Sauf que personne ne leur explique comment. Résultat : ils ne votent pas. Point. Selon une étude de l’INSEE (2019), seulement 35 % des personnes avec un handicap intellectuel se rendent aux urnes, contre 70 % pour la population générale. Le reste ? Ils restent chez eux, parce qu’on leur a répété toute leur vie qu’ils ne comprenaient rien. « Vous êtes incapable de gérer votre argent, alors votez ? » « Vous ne savez pas signer un contrat, alors un bulletin ? » Les préjugés sont tenaces. Pourtant, le vote, c’est une croix. Pas un mémoire de philosophie.

Pire : certains sont désignés comme « incapables » par défaut. En 2022, une enquête de Handicap.fr a révélé que 18 % des personnes en situation de handicap intellectuel se voient refuser leur carte électorale sous prétexte d’un « manque de discernement ». Or, qui décide de ce discernement ? Un médecin ? Un juge ? Souvent, un assistant social ou un tuteur, qui n’ont aucune formation juridique. « On leur colle une étiquette, et hop, ils disparaissent des listes électorales », explique Sophie Moreau, coordinatrice à L’Autre Cercle. « Personne ne vérifie. Personne ne conteste. »

Et quand bien même ils seraient inscrits, le jour J, on les oublie. Les bureaux de vote ne sont pas accessibles. Les isoloirs sont trop petits. Les bulletins sont illisibles. « Vous voulez que je vote pour qui, déjà ? », a lancé une participante lors de l’atelier. « Je sais pas. Les mecs à la télé, ils parlent trop vite. » Le problème n’est pas leur intelligence. C’est le bruit.

L’atelier où on leur apprend à mentir (un peu)

À L’Autre Cercle, on ne fait pas dans la dentelle. « On leur dit : ‘Si on vous pose des questions, vous répondez n’importe quoi.’ » Pourquoi ? Parce que les gens avec un handicap intellectuel sont souvent harcelés par leur entourage le jour du vote. « Ton père va te demander pour qui tu as voté. Tu lui dis que t’as voté pour lui, et après tu votes comme tu veux. » L’animateur, lui, s’appelle Marc. Il a 52 ans, un langage direct, et zéro patience pour les conneries. « Écoutez, je vais vous le dire cash : vous avez le droit de voter pour qui vous voulez. Même si c’est pour un parti à la con. Le jour où vous votez, c’est votre choix. Pas celui de votre mère, pas celui de votre éducateur, pas celui du mec qui vous emmène aux urnes. » Un silence. Puis un homme, Jean-Michel, lève la main. « Moi, je veux voter pour Mélenchon. Mais si je dis ça, tout le monde va me faire chier. » Marc éclate de rire. « Alors vote pour Mélenchon. Et après, tu dis que t’as voté pour Macron. C’est ton droit. »

Voilà le vrai scandale. On leur apprend à voter, mais on ne leur apprend pas à se défendre. Parce que le jour du vote, ils ne sont pas seuls. Il y a les familles qui veulent influencer. Les travailleurs sociaux qui jugent. Les politiques qui les voient comme des « assistés ». « On leur donne un bulletin, mais on ne leur donne pas les armes », résume Sophie Moreau. Le vote, c’est un acte solitaire. Sauf pour eux.

Le parti qui a compris (et les autres, non)

En 2017, La France Insoumise (LFI) a été le premier parti à s’intéresser sérieusement à ce public. « On a organisé des ateliers dans des ESAT [Établissements et Services d’Aide par le Travail] », raconte une militante sous couvert d’anonymat. « On leur a expliqué nos programmes en images, avec des mots simples. Résultat ? 30 % de participation en plus dans certains bureaux. » Pas mal, pour un parti qui misait sur un électorat souvent ignoré.

Pourtant, aucun autre parti n’a suivi. Ni le RN, ni LR, ni Renaissance. « Ils nous voient comme un électorat facile à convaincre, mais pas comme des électeurs à convaincre », lance un responsable associatif. Le vote des personnes en situation de handicap intellectuel ? Un sujet de campagne. Pas une priorité.

Et puis, il y a l’argent. Organiser des ateliers, adapter les bureaux de vote, former des accompagnateurs… Ça coûte cher. « Les mairies ne veulent pas dépenser un euro pour nous », regrette Marc. « Elles préfèrent mettre des rampes d’accès pour les gens en fauteuil… mais pas des pictogrammes pour les bulletins. » Résultat : le handicap intellectuel reste le parent pauvre des politiques d’accessibilité.

La vraie question : et si on leur demandait ?

Le 12 mai 2024, des ateliers comme celui de L’Autre Cercle auront lieu dans une dizaine de villes. Mais ça ne suffira pas. Parce que le vrai problème, ce n’est pas leur capacité à voter. C’est notre incapacité à les écouter.

Prenez l’exemple de Thomas, 38 ans, participant régulier aux ateliers. « Moi, je veux voter pour le parti qui va faire en sorte que les mecs dans mon foyer aient enfin des horaires normaux. Pas des trucs à 3 heures du mat’ comme maintenant. » Personne ne lui a demandé ce qu’il voulait. Personne ne lui a expliqué qu’il pouvait voter pour ça. « On nous traite comme des enfants. Alors on vote pas. »

Le jour où on arrêtera de leur expliquer comment voter pour commencer à leur demander pourquoi ils ne votent pas, la démocratie gagnera.

Mais pour l’instant, ils restent les invisibles du scrutin. Et ça, c’est une honte.

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R Galaxie Rédaction

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