Le carburant coûte 20 % plus cher qu’en 2021. Personne ne veut en parler vraiment.
En mars 2021, un litre de SP98 valait 1,65 € en Belgique. Aujourd’hui, il frôle les 1,98 € en moyenne. Soit une hausse de 20 % en deux ans, sans compter les pics à 2,10 € dans les zones frontalières ou les week-ends de pont. Les stations-service affichent leurs prix comme des panneaux de signalisation d’un pays en crise. Sauf que la crise, ici, est politique. Et vous, vous faites le plein.
Bart De Wever, le président du gouvernement flamand, a sorti son joker ce week-end : « Le problème des prix du carburant ? C’est une affaire fédérale. » Traduction : « Pas mon problème. » Il a ajouté, pour être clair, qu’une aide éventuelle coûterait cher, et que quelqu’un devrait bien la payer. Spoiler : ce quelqu’un, c’est vous.
Pourtant, tout le monde sait que les taxes locales pèsent pour 60 % dans le prix final. Que les marges des distributeurs sont stables. Que le vrai coup de massue vient de l’inflation mondiale et des décisions de l’UE. Mais peu importe. Le débat est renvoyé au budget fédéral. Comme si le budget fédéral avait déjà réglé quoi que ce soit.
L’astuce du renvoi : quand la politique joue à cache-cache avec vos économies
Le tour de passe-passe est simple :
- La Flandre dit « C’est Bruxelles » (et vice versa).
- Bruxelles répond « C’est les marchés » (et les lobbies du pétrole).
- Les lobbies chuchotent « C’est la guerre en Ukraine » (mais pas celle de 2014, non, celle qui dure depuis deux ans).
- Vous, vous regardez votre compte en banque et vous vous demandez pourquoi personne ne propose de baisser les taxes sur le kérosène, comme on l’a fait en 2020 pendant le premier confinement. Réponse : parce que ça coûterait 1,5 milliard d’euros par an.
Le gouvernement fédéral a déjà injecté 500 millions dans des « chèques carburant » en 2022. Résultat ? Les prix ont continué à monter. Pourquoi ? Parce que l’aide était trop faible, trop tardive, et surtout… parce que personne ne veut assumer le coût réel.
De Wever a raison sur un point : une vraie compensation coûterait cher. Mais qui dit que c’est à vous de payer ?
Sauf que voici le piège : les recettes fiscales flamandes dépendent à 40 % des taxes sur l’énergie. Si vous aidez les ménages, vous creusez le déficit. Si vous ne faites rien, les électeurs grognent. Bref, vous êtes coincé.
Et le pire ? Les Flamands ne sont pas les seuls. La Wallonie et Bruxelles jouent la même partition. La Belgique entière fait semblant de ne pas voir que le problème est structurel.
Le vrai dossier : pourquoi on ne touche pas aux taxes sur le kérosène
Il y a un détail qui cloche. Le kérosène des avions est taxé à 0,05 € le litre. Zéro virgule zéro cinq. Pourquoi ? Parce que l’UE a signé un accord en 1944 (oui, 1944) pour éviter que les compagnies aériennes ne paient des taxes dans chaque pays. Résultat : le kérosène coûte deux fois moins cher que l’essence.
En 2022, les Belges ont dépensé 12 milliards d’euros en carburants (essence + diesel). Si on taxait le kérosène comme l’essence, on récupérerait 1,2 milliard par an. Assez pour compenser la hausse des prix. Sauf que personne n’ose.
Pourquoi ? Parce que les compagnies aériennes et les lobbies du transport menacent de quitter le pays. Parce que l’UE bloque toute réforme fiscale sur l’énergie. Parce que les gouvernements préfèrent vous faire croire que c’est « compliqué » plutôt que de vous dire : « On pourrait faire mieux, mais on a peur des réactions. »
La vraie question n’est pas « Comment baisser les prix ? » mais « Qui va oser casser les codes ? »
Ce que Bruxelles pourrait faire, mais ne fera pas
L’UE a un levier : la taxe carbone aux frontières. Depuis 2023, elle taxe les importations de produits manufacturés émis en CO₂. Problème : le carburant n’est pas concerné.
Pourquoi ? Parce que les États membres ne veulent pas se tirer dans le pied. La France, l’Allemagne, l’Italie… Tous ont des raffineries, des ports, des aéroports. Taxer le kérosène ou le diesel, c’est se tirer une balle dans le pied économique. Alors on fait semblant d’étudier des solutions.
En réalité, la Commission européenne sait très bien que la seule façon de faire baisser les prix, c’est de :
- Supprimer les exemptions fiscales sur le kérosène.
- Augmenter les taxes sur les superprofits des compagnies pétrolières (comme TotalEnergies, qui a réalisé 16 milliards de bénéfices en 2022).
- Investir massivement dans les transports en commun (au lieu de subventionner les autoroutes).
Sauf que personne ne veut toucher à ces vaches sacrées.
La solution qui dérange, et qui coûterait 0 €
Il y a une mesure qui n’apparaît dans aucun débat : la suppression des subventions aux parkings gratuits.
En Belgique, les entreprises dépensent 3 milliards d’euros par an en parkings pour leurs employés. Si on leur disait : « Désolé, mais si vous voulez continuer à offrir des places de parking gratuites, vous allez devoir payer une taxe carbone sur chaque voiture garée »… Les comptes y sont.
- 1 place de parking = 1 voiture en moins sur la route = 1 000 km économisés par an = 150 € de carburant en moins par an et par voiture.
- Si on taxait les parkings gratuits à 50 € par mois, on récupérerait 1,8 milliard d’euros par an.
- Assez pour compenser la hausse des prix.
Problème ? Les patrons adorent offrir des parkings gratuits. Les employés adorent ne pas payer. Et les gouvernements adorent ne pas s’attaquer à ce lobby discret mais puissant.
Alors, qui va payer ? Vous, bien sûr.
Revenons à De Wever. Son raisonnement est simple : « Si on aide les ménages, il faut trouver l’argent quelque part. Et comme le budget est serré… » Traduction : on va vous faire payer en douce.
Comment ?
- En gelant les aides sociales (comme le chômage ou les allocations familiales).
- En augmentant les taxes sur les produits de base (électricité, gaz, alimentation).
- En reportant les investissements publics (transports, écoles, hôpitaux).
Le carburant, c’est le symptôme. La vraie maladie, c’est l’évitement.
On pourrait :
- Taxer les superprofits des pétrolières. (Mais les actionnaires hurleraient.)
- Interdire les voitures thermiques d’ici 2030. (Mais les constructeurs belges pleurnicheraient.)
- Lancer un grand plan de transports en commun. (Mais les régions se tireraient dans les pattes.)
À la place, on vous sort des chèques carburant symboliques, on renvoie la balle à Bruxelles, et on attend que l’inflation fasse son travail à notre place.
La dernière carte : et si on arrêtait de mentir ?
Le vrai débat n’est pas « Comment aider les ménages ? » mais « Qui va payer la transition énergétique ? »
- Les riches ? Ils ont des 4x4 et des jets privés. Mais ils votent peu.
- Les entreprises ? Elles polluent et paient des impôts dérisoires. Mais elles embauchent.
- Vous ? Vous prenez votre voiture parce que les transports en commun sont chers, lents, ou inexistants.
La Belgique dépense 20 milliards par an en subventions aux énergies fossiles. (Oui, vingt milliards.) Si on réorientait ne serait-ce que 5 % de cette somme vers les transports propres, les prix baisseraient.
Mais pour ça, il faudrait :
- Assumer que le problème est politique.
- Accepter que les lobbies vont crier.
- Dire aux électeurs : « Désolé, mais vous allez devoir payer un peu plus… pour que les autres paient un peu moins. »
Personne n’a envie de ce débat.
Alors on fait semblant. On renvoie la balle. Et vous, vous faites le plein.
La prochaine fois que vous verrez un prix à 2 € le litre, souvenez-vous : ce n’est pas le marché qui a décidé. C’est nous.