Le jour où la Virginie a vendu son électricité à Google et Meta
C’est une scène qui se répète un peu partout aux États-Unis. En Virginie, près de Louisa, un panneau indique : « Attention, travaux en cours, coupures prévues ». Sous le panneau, des câbles gros comme des bras d’homme serpentent vers un entrepôt gris, sans fenêtre, sans enseigne. À l’intérieur, des milliers de serveurs tournent 24h/24, avalant l’équivalent de la consommation électrique de 10 000 foyers. Propriétaire ? Google. Le projet s’appelle Dalles, et il a obtenu son permis en 2022, malgré les protestations des voisins. « On nous a dit que c’était pour des emplois locaux, raconte Linda Carter, 62 ans, éleveuse de poulets à 5 km de là. En vrai, les seuls emplois créés, c’est pour des ingénieurs en costard qui viennent de Richmond. Les factures, par contre, elles sont pour nous. »
La Virginie n’est pas un cas isolé. L’État abrite désormais 10 % des data centers américains, devant l’Arizona ou le Texas. Meta, Amazon, Microsoft, Google : ils ont tous choisi cette campagne pour y stocker leurs données. Pourquoi ? Parce que les terrains sont bon marché, les taxes basses, et que personne ne pose trop de questions. Sauf les riverains, maintenant. Et ils ont jusqu’aux midterms pour faire entendre leur voix.
Le business qui bouffe les watts
Un data center, c’est une centrale électrique à ciel ouvert. Un seul centre de Google consomme l’équivalent de 100 000 maisons. Multipliez par 10, 20, 50… En Virginie, le projet Dalles a poussé la demande en électricité à la hausse de 30 % en trois ans, selon la Dominion Energy, le géant local. Résultat : les tarifs ont grimpé de 15 % pour les ménages depuis 2020. « On paie pour que des milliardaires stockent leurs photos de chat », lance Mark Reynolds, maire d’une petite ville à 30 km de Dalles. Lui et d’autres élus locaux ont tenté de bloquer les permis. Sans succès. Les lobbies des tech ont fait pression sur les législateurs de l’État, et les régulateurs ont fermé les yeux. « Ils nous disent que c’est temporaire, que ça va créer des emplois, mais personne ne nous explique comment on va payer ça dans 10 ans », ajoute Reynolds.
Pourtant, les chiffres sont là. Une étude de l’Institute for Local Self-Reliance (2023) montre que pour chaque dollar investi dans un data center, seulement 10 cents restent dans la communauté locale. Le reste part en salaires d’experts, en profits pour les actionnaires, et en factures d’électricité pour les voisins. En Virginie, depuis 2018, les data centers ont coûté 1,2 milliard de dollars supplémentaires aux contribuables, sans que personne ne leur demande leur avis.
L’arnaque verte
Les géants du numérique vendent leurs data centers comme des modèles d’écologie. « Nos centres fonctionnent à 100 % avec des énergies renouvelables ! » clament Google, Meta et les autres. Problème : ces énergies renouvelables, ils les achètent ailleurs. En Virginie, Dalles est alimenté à 90 % par du gaz naturel, une énergie fossile. « Ils achètent des crédits carbone pour se donner bonne conscience, mais sur place, on brûle toujours du charbon », explique Sarah James, militante chez Data for Black Lives.
Et puis, il y a l’eau. Un data center, c’est aussi une pompe à eau géante. Un seul centre de Microsoft en Arizona consomme 3,5 millions de litres par jour, assez pour approvisionner 50 000 personnes. En Virginie, les nappes phréatiques baissent à vue d’œil. « Les puits des agriculteurs se tarissent, mais les data centers continuent de pomper », dénonce un rapport du Virginia Water Resources Research Center (2023). Personne ne contrôle rien.
Les midterms, dernière ligne droite
En Virginie, les élections de mi-mandat pourraient tout changer. Ou pas. Les démocrates, au pouvoir dans l’État, ont toujours soutenu les data centers. « Ils disent que c’est l’avenir, mais l’avenir, c’est aussi des factures qu’on peut plus payer », rage Linda Carter. De l’autre côté, les républicains ne veulent surtout pas freiner l’arrivée des tech. « Les data centers, c’est comme le pétrole du XXIe siècle, ils ne veulent pas en entendre parler », résume Mark Reynolds.
Pourtant, quelques élus commencent à bouger. En Caroline du Nord, un projet de loi vise à limiter la consommation des data centers et à reverser une partie des profits aux communes hôtes. Trop peu, trop tard ? Peut-être. Mais c’est la première fois qu’on voit des politiciens osent poser des questions.
Le vrai problème, c’est que ça ne s’arrête pas à la Virginie
Aux États-Unis, 15 États ont déjà adopté des lois pour attirer les data centers. En Europe, c’est la même course : la France, l’Allemagne, la Suède se battent pour accueillir les serveurs de Google et d’Amazon. D’ici 2030, la demande mondiale en électricité pour les data centers va exploser de 60 %, selon le International Energy Agency. Personne ne sait comment on va la fournir. Ni qui va payer.
En Virginie, les riverains ont compris une chose : les data centers ne sont pas une fatalité, mais un choix. Celui de laisser les géants du numérique piller les ressources locales sans contrepartie. Celui de fermer les yeux sur les factures qui explosent. Celui de croire que l’innovation justifie tout.
Les midterms approchent. Si les électeurs virent les politiques qui ont trop longtemps fermé les yeux, peut-être que la Virginie deviendra un exemple. Sinon, les serveurs continueront de tourner. Et les factures, aussi.
Ce que ça change pour vous
Vos factures d’électricité vont monter. Pas demain, peut-être pas l’année prochaine, mais dans cinq ans, quand votre ville aura accueilli son premier data center, vous paierez pour que d’autres stockent leurs données. Vous ne le choisirez pas. On ne vous demandera pas votre avis. Mais vous aurez le choix : rester les bras croisés, ou exiger que ceux qui gagnent des milliards paient aussi leur part.
En Virginie, ils commencent à se battre. Et vous ?