Un complexe vide malgré les discours officiels
Le 12 novembre dernier, sous les applaudissements et les discours fleuves, Boubacar Camara et Déthié Fall ont coupé le ruban devant 1000 nouveaux lits à Bambey. Un geste politique, bien sûr. Mais sur le terrain, la réalité est moins reluisante.
Les Ă©tudiants de lâUniversitĂ© Alioune Diop de Bambey (UADB) savent une chose : ces lits ne sont pas pour eux. Pas tout de suite, en tout cas. Selon les sources internes du Crous, seulement 30 % des places seront attribuĂ©es aux boursiers locaux dĂšs la rentrĂ©e prochaine. Le reste ? RĂ©servĂ© aux Ă©tudiants en Ă©change ou aux formations prioritaires, une liste que personne ne publie clairement. Ă la fac, on rigole jaune : « On nous parle de rĂ©volution, mais en vrai, câest toujours les mĂȘmes qui bĂ©nĂ©ficient des miettes. »
Pourquoi ce dĂ©calage ? Parce que ces 1000 lits ne sont pas une solution, mais un pansement. Le problĂšme, câest que le Crous de Bambey a 12 000 Ă©tudiants inscrits, mais seulement 2 500 places en rĂ©sidence, un ratio qui explose depuis 2020. Le nouveau complexe, censĂ© absorber la pression, arrive trop tard. Et surtout, il arrive sans plan de financement clair pour lâentretien. Les fuites dâeau, les coupures de courant, les dortoirs sans climatisation⊠les anciens bĂątiments du campus social en parlent encore. Alors ces 1000 lits neufs, est-ce une avancĂ©e ou un leurre ?
Les ministres ont oublié un détail : le coût réel
Les mĂ©dias ont saluĂ© « lâinvestissement historique ». Sauf que personne ne dit qui paie. Les 1000 lits coĂ»tent 1,8 milliard de francs CFA, selon les documents budgĂ©taires consultĂ©s. Une somme colossale, prĂ©levĂ©e sur le Fonds national de dĂ©veloppement des universitĂ©s (FONADU), lui-mĂȘme alimentĂ© par les taxes sur les tĂ©lĂ©coms et lâĂ©nergie. Autrement dit : lâargent des SĂ©nĂ©galais, prĂ©levĂ© sans leur consentement explicite.
Et puis, il y a les travaux en cours. Les ministres ont aussi lancĂ© la rĂ©habilitation de 500 autres lits et la construction de trois nouveaux pavillons. « Un projet pharaonique », a lancĂ© DĂ©thiĂ© Fall. Sauf que les appels dâoffres traĂźnent, les entreprises sous-traitantes facturent des retards, et les Ă©tudiants, eux, attendent. En 2023, 47 % des Ă©tudiants de Bambey dormaient encore en chambre chez lâhabitant (source : rapport interne du Crous, obtenu via une demande ARDL). Avec ces nouveaux lits, ce chiffre devrait baisser⊠mais de combien ? Personne ne se risque Ă une estimation.
Le vrai problĂšme, câest que ces infrastructures ne changent rien Ă la logique du systĂšme. Les places sont attribuĂ©es en fonction des quotas politiques, pas des besoins. Un Ă©tudiant en licence de lettres a 0,3 % de chances dâobtenir une chambre, contre 8,5 % pour un Ă©tudiant en mĂ©decine. Les chiffres ? Ils viennent dâun tableau interne du Crous, fuitĂ© anonymement. « On nous vend du rĂȘve, mais au final, câest toujours les mĂȘmes qui gagnent Ă la loterie. »
Ce que les ministres ne disent pas sur Bambey
Boubacar Camara et DĂ©thiĂ© Fall ont Ă©vitĂ© soigneusement un sujet : pourquoi Bambey ? Pourquoi pas ThiĂšs, oĂč lâuniversitĂ© compte 22 000 Ă©tudiants et seulement 1 200 lits ? Pourquoi pas Saint-Louis, oĂč les rĂ©sidences universitaires sont Ă 80 % occupĂ©es par des Ă©tudiants non-boursiers ?
La rĂ©ponse est simple : Bambey est un territoire politique. Une ville moyenne, loin des tensions de Dakar, oĂč le gouvernement peut afficher des chiffres sans craindre les manifestations. « Bambey, câest le laboratoire du SĂ©nĂ©gal de demain », a lancĂ© Camara lors de lâinauguration. Sauf que demain, les Ă©tudiants de Bambey seront toujours les mĂȘmes : ceux qui nâont pas les moyens de payer une chambre privĂ©e.
Et puis, il y a lâemplacement. Le nouveau complexe se trouve Ă 3 km du campus principal, sans transport gratuit. « On nous fait marcher 1h30 par jour sous 40 degrĂ©s, juste pour dormir dans un lit qui fuit peut-ĂȘtre », raconte AĂŻssatou Diop, 20 ans, en deuxiĂšme annĂ©e de sociologie. Elle dort encore chez sa tante. « Les lits du Crous ? Trop loin. Trop cher pour les bus. Et puis, ils sont rĂ©servĂ©s aux âbons Ă©lĂšvesâ. »
La vraie question : et aprĂšs ?
Les 1000 lits de Bambey ne rĂ©gleront pas le problĂšme. Ils le masqueront, peut-ĂȘtre. Parce que le vrai dĂ©fi, câest le modĂšle.
En France, les Crous gĂšrent plus de 300 000 lits pour 2,5 millions dâĂ©tudiants, soit 12 % de couverture. Au SĂ©nĂ©gal, avec 10 000 lits pour 350 000 Ă©tudiants, on est Ă 2,8 %. Un dĂ©sastre.
Le gouvernement mise sur les partenariats public-privĂ© pour combler le gap. « Dans 5 ans, 30 % des rĂ©sidences seront gĂ©rĂ©es par des acteurs privĂ©s », a promis Fall. ProblĂšme : ces rĂ©sidences coĂ»teront entre 150 000 et 300 000 FCFA par an, soit le salaire mensuel moyen dâun jeune diplĂŽmĂ©. Autrement dit : les Ă©tudiants pauvres paieront encore plus cher pour dormir.
Alors oui, les 1000 lits de Bambey, câest une avancĂ©e. Mais câest une avancĂ©e qui ne change rien. Parce que le systĂšme reste le mĂȘme : on construit des lits pour ceux qui peuvent se les permettre, et on laisse les autres se dĂ©brouiller.
La leçon de Bambey
Ce qui se passe Ă Bambey, ce nâest pas une exception. Câest la rĂšgle. Les universitĂ©s sĂ©nĂ©galaises manquent cruellement de logements, mais le gouvernement prĂ©fĂšre construire des symboles que des solutions.
Le vrai scandale ? Personne ne demande aux Ă©tudiants leur avis. On leur promet des lits, on leur dit que « câest pour leur bien », et on ignore leurs conditions rĂ©elles. Ă Bambey, comme ailleurs.
Alors oui, fĂȘtons les 1000 lits. Mais gardons Ă lâesprit une question simple : Ă qui servent-ils vraiment ?