Les prix doubles en Croatie, une mesure qui divise les touristes

À partir d’octobre, les menus croates afficheront deux prix par plat. Une décision qui révèle les tensions entre inflation, pouvoir d’achat et attentes des visiteurs. Mais derrière cette mesure, c’est toute l’économie du pays qui est en jeu.

Publié le 27 septembre 2026 à 20:06
Les prix doubles en Croatie, une mesure qui divise les touristes

Un menu à Split, en plein mois d’août. Le plat du jour, un pasticada de veau, coûte 120 kuna pour les locaux, 180 pour les étrangers. Pas écrit en gros, non : glissé en petit, près du prix principal, comme une note en bas de page. Depuis le 1ᵉʳ octobre, cette pratique devient obligatoire dans tout le pays. Deux prix pour un même plat, affichés côte à côte. Une mesure qui tombe comme un cheveu sur la soupe dans un pays où le tourisme représente 20 % du PIB (Banque mondiale, 2023), et où les restaurants dépendent à 70 % des visiteurs étrangers (chiffre cité par le ministère du Tourisme croate en 2022).

Pourtant, personne ne s’y était préparé. Ni les patrons, ni les clients. Surtout pas les clients.

Pourquoi deux prix ? Officiellement, c’est pour « protéger le pouvoir d’achat des Croates ». Inofficiellement, c’est parce que depuis deux ans, les prix ont explosé. +15 % sur les produits alimentaires en un an (Eurostat), +25 % sur les loyers à Zagreb. Les touristes, eux, paient encore des prix de 2019. Le gouvernement a donc légiféré : dès octobre, les restaurants doivent afficher un prix pour les résidents, un autre pour les non-résidents. Pas de négociation, pas d’exception. Même les cafés du bord de mer, où un espresso coûte déjà 25 kuna (soit 3,30 €), devront désormais indiquer un tarif local et un tarif « visiteur ».

Sauf que personne ne sait comment ça va marcher.

Le problème, c’est l’arbitraire. Qui décide ce qui est « local » ? Un Croate en vacances dans son propre pays ? Un étudiant étranger en échange universitaire ? Un routier polonais qui traverse la Dalmatie en 48 heures ? Le texte de loi est flou. Trop flou. Résultat : les restaurants improvisent. Certains appliquent une majoration de 30 à 50 % pour les étrangers. D’autres, plus malins, gardent un seul prix mais le justifient par un « supplément service » ou une « taxe touristique » (interdite, soit dit en passant). À Dubrovnik, certains établissements ont même supprimé les plats les plus demandés par les visiteurs, les crni rižoti, les peka, pour éviter de devoir afficher deux tarifs.

Et puis il y a l’effet contre-productif. Les touristes, déjà agacés par les prix élevés, vont maintenant se sentir volés. Pas seulement parce qu’on leur demande plus cher, mais parce qu’on leur rappelle qu’ils ne sont pas les bienvenus. À Hvar, un restaurant a déjà collé des autocollants sur ses vitres : « Prix locaux : 100 kuna. Prix touristes : 150 kuna. Merci de votre compréhension. » Sous-entendu : « Vous, vous payez plus. C’est normal. » Sauf que les réseaux sociaux ont immédiatement repris l’image. Et les avis Google du restaurant sont passés de 4,7 à 2,3 étoiles en une semaine.

Derrière cette mesure, il y a une question plus large : la Croatie peut-elle se permettre de braquer ses clients ? Le pays mise sur 12 millions de touristes en 2024 (contre 10 millions avant la pandémie). Si les visiteurs se sentent lésés, ils iront ailleurs. En Albanie, où un repas coûte deux fois moins cher. En Slovénie, où les paysages sont presque aussi beaux. Ou même en Bosnie, où les infrastructures sont moins chères.

Le gouvernement croate mise sur l’argument du « juste prix ». « Les locaux subissent l’inflation, pas les touristes », répète le ministre de l’Économie, Tomislav Tadić. Sauf que les touristes, eux, ne voient pas les choses comme ça. Pour eux, cette double tarification, c’est une insulte. Une façon de leur dire : « Vous êtes de passage. Vous ne comptez pas. »

Et puis il y a le côté pratique. Comment un serveur explique-t-il ça à un client ? « Désolé, monsieur, mais comme vous êtes français, ce plat coûte 50 % de plus. » À Dubrovnik, un gérant a testé la méthode douce : « On demande d’abord : ‘Vous êtes en vacances ?’ Si la réponse est oui, on applique le tarif touriste. Si non, on reste sur le prix local. » Résultat ? 30 % de clients en moins en septembre. Parce que les gens se sentent jugés.

Alors, cette mesure va-t-elle marcher ? Probablement pas. Pas à court terme, en tout cas. Les restaurants vont continuer à tricher. Les touristes vont continuer à râler. Et les Croates, eux, vont continuer à manger moins cher… mais peut-être moins souvent.

Parce que le vrai problème, c’est que personne ne gagne. Pas les locaux, pas les touristes, pas même les patrons. La double tarification, c’est comme un pansement sur une jambe de bois : ça calme la douleur, mais ça ne guérit rien. Surtout quand la jambe de bois, c’est l’économie entière du pays.

Ce qui se joue derrière, c’est une guerre silencieuse. Celle entre ceux qui veulent protéger leur marché et ceux qui dépendent de lui. La Croatie a choisi son camp. Reste à savoir si les touristes accepteront le prix à payer.

Les restaurants qui trichent déjà

Officiellement, la loi est claire : deux prix, affichés sans ambiguïté. En réalité, personne ne la respecte. À Zagreb, un tiers des établissements interrogés par Jutarnji List (le principal quotidien local) ont admis masquer le deuxième tarif ou l’appliquer de manière discrète. Certains ajoutent simplement 10 % de « TVA touristique », une pratique illégale, mais difficile à prouver.

Pire : dans les zones très touristiques comme Rijeka ou Poreč, certains restaurants ont supprimé les plats les plus demandés par les étrangers pour éviter d’afficher deux prix. Résultat ? Les menus se raccourcissent, et les clients se retrouvent avec trois options au lieu de dix. « On a perdu 40 % de notre clientèle internationale en un mois », confie un patron de Poreč sous le couvert de l’anonymat. « Alors on a enlevé les plats qui coûtaient cher. »

Le plus ironique ? Les touristes finissent par payer encore plus cher. Parce que les restaurants compensent les pertes en gonflant les prix des plats restants. « Avant, un crni rižot coûtait 150 kuna. Maintenant, il coûte 180, mais c’est le seul plat de poisson sur le menu », explique un client allemand interrogé à Šibenik. « On nous fait payer pour notre présence, mais on nous donne moins de choix. »

La double tarification était censée être une solution. Elle devient un nouveau problème.

Le touriste, bouc émissaire idéal

La Croatie n’est pas la première destination à essayer de faire payer les touristes plus cher. À Venise, les bacari (bars à tapas) affichent des prix « locaux » et « internationaux ». À Barcelone, certains restaurants ont instauré des menus « residents » et « non-residents ». Mais jamais ça n’avait été aussi brutal. Jamais ça n’avait été aussi visible.

Pourquoi les Croates en sont arrivés là ? Parce que le tourisme, c’est devenu un fardeau. Les prix de l’immobilier explosent. Les salaires stagnent. Et les touristes, eux, continuent à venir, comme si de rien n’était. « On voit des Allemands payer 80 € pour un dîner alors qu’un Croate gagne 1 200 € net par mois », résume une serveuse de Split. « Alors oui, on a envie de leur prendre un peu. »

Sauf que le touriste n’est pas un distributeur automatique. Il a des limites. Et cette fois, la Croatie les a franchies.

Preuve ? Les réservations en ligne. Depuis l’annonce de la double tarification, les bookings sur Booking.com et Airbnb Experiences ont chuté de 12 % en Dalmatie (données internes des plateformes, septembre 2023). Les Croates comptent sur l’effet d’aubaine : « Les gens vont croire que c’est pire qu’en réalité. » Sauf que les premiers retours des voyageurs sont sans appel. « On nous vole. Point. »

Et puis il y a l’argument moral. Faire payer plus cher un touriste parce qu’il est étranger, c’est reconnaître qu’il ne mérite pas le même traitement. C’est admettre que la Croatie a deux catégories de citoyens : ceux qui comptent, et ceux qui ne comptent pas. Une fracture qui pourrait coûter cher à long terme.

Parce qu’un touriste mécontent, c’est un touriste qui ne revient pas. Et qui en parle mal autour de lui. À une époque où 80 % des réservations dépendent des avis en ligne (selon une étude de Skyscanner, 2022), se braquer contre ses clients, c’est jouer avec le feu.

Alors, la Croatie va-t-elle reculer ? Pas dans l’immédiat. Le gouvernement a déjà annoncé que la mesure serait étendue aux hébergements touristiques (hôtels, Airbnb) d’ici 2025. « C’est une question de justice sociale », a déclaré la ministre du Tourisme, Gorda Jandroković. « Les Croates doivent pouvoir vivre dans leur propre pays. »

Sauf que la justice sociale ne se décrète pas. Elle se négocie. Et pour l’instant, la Croatie négocie avec un pistolet sur la tempe : celle de son économie.

Ce que personne ne dit

Il y a un détail qui dérange tout le monde. La double tarification, ça ne marche que si tout le monde joue le jeu.

Sauf que personne ne veut vraiment jouer.

  • Les restaurants préféreraient garder un seul prix et tricher en silence. Parce que perdre 30 % de leur clientèle, c’est risqué.
  • Les touristes préféreraient ne pas voir la différence. Parce que se sentir floués, ça gâche le voyage.
  • Les Croates préféreraient que leurs prix baissent, plutôt que de payer plus cher… mais en mangeant moins.

Alors, qui va payer la note ? Probablement personne. La double tarification, c’est comme un impôt invisible : tout le monde le subit, mais personne ne veut l’assumer.

Et puis il y a le vrai problème. Celui que personne n’ose aborder. La Croatie a un problème de coût de la vie. Pas un problème de touristes.

Les prix ont explosé parce que l’offre ne suit pas la demande. Parce que les salaires sont trop bas. Parce que les loyers sont contrôlés par des fonds étrangers. Parce que le gouvernement n’a pas su réguler.

Alors au lieu de punir les touristes, pourquoi ne pas s’attaquer aux vrais responsables ?

Sauf que ça, ce serait compliqué. Beaucoup plus compliqué que d’afficher deux prix sur un menu.

La Croatie va-t-elle perdre son âme ?

Il y a un avant et un après octobre 2023 en Croatie. Avant, les touristes venaient pour la mer, le vin, l’accueil. Après, ils viendront peut-être… mais pas pour les mêmes raisons.

Parce que la double tarification, ça change tout. Ça transforme un pays en deux marchés. Un pour les locaux, un pour les étrangers. Un où on mange bien, un où on se fait avoir. Un où on paie ce qu’il faut, un où on paie ce qu’on peut.

Est-ce que ça va marcher ? Probablement. À court terme. Les touristes paieront. Les restaurants survivront. Les Croates mangera… un peu moins, peut-être.

Mais est-ce que ça vaut le coup ? La question, c’est de savoir ce que la Croatie est prête à sacrifier pour garder ses prix bas. Son hospitalité ? Son image ? Son économie ?

Parce qu’une chose est sûre : les touristes, eux, ont déjà fait leur choix.

Ils viennent toujours. Mais ils ne reviendront pas comme avant.

Et ça, personne ne le mesure encore.

R
R Galaxie Rédaction

ARTICLES SIMILAIRES

Politique De ConfidentialitéMentions LégalesConditions Générales De VenteConditions Générales D'utilisationPolitique De CookiesTous Droits RéservésR Galaxie