Un menu, deux prix. Et une loi qui pique les nerfs.
À Zagreb, dans un petit bistrot près de la place Ban Jelačić, le patron range ses stylos. Depuis quelques semaines, il griffonne des prix sur des post-it. Pas un, mais deux par plat. Le premier, celui que tout le monde connaît. Le second, celui que personne ne voit vraiment, mais que la loi va bientôt lui imposer d’afficher, bien en vue. « C’est du cirque », lâche-t-il en haussant les épaules. « Les clients vont croire qu’on leur fait une offre spéciale ou qu’on cache quelque chose. Et nous, on va passer pour des escrocs. »
La Croatie s’apprête à devenir le premier pays d’Europe à imposer cette mesure : dès octobre, tous les restaurants et cafés devront afficher deux prix pour chaque plat. Un tarif « standard » et un tarif « menu du jour » ou « promotion ». L’idée ? Éviter les arnaques, clarifier les offres, et surtout, casser l’opacité des prix dans un secteur où les touristes se font souvent avoir. Sauf que personne n’est convaincu que ça va marcher. Et surtout, personne ne veut de cette contrainte.
Pourquoi cette loi ? Parce que les touristes se font plumer
Le problème, c’est simple : en Croatie, comme ailleurs en Europe du Sud, les prix ne sont pas toujours affichés clairement. Les menus changent selon les saisons, les serveurs ajoutent des « extras » sans prévenir, et les touristes, souvent pressés ou mal informés, finissent par payer bien plus que le prix affiché. « Un plat à 15 kunas sur le menu ? À la fin, vous payez 22 kunas », résume une étude de la Consommation Protection Agency (AZOO) publiée en 2022. Sur 300 restaurants testés, 68 % avaient des écarts significatifs entre le prix annoncé et le prix final, avec une moyenne de 12 % de surcoût caché.
La loi, votée en mars dernier, vise donc à forcer la transparence. D’ici octobre, chaque plat devra avoir deux prix : le prix de base (celui du menu) et le prix réel (avec les charges, les taxes, et les « options » souvent imposées). « C’est une avancée pour les consommateurs », assure Darko Marušić, député à l’origine du texte. « Plus de mauvaises surprises, plus de tricherie. »
Sauf que les professionnels, eux, voient les choses différemment.
Les restaurants : « On va tous finir par fermer »
À Dubrovnik, dans un restaurant face à la mer Adriatique, le gérant, Ivan, montre du doigt son menu. « Regardez : mon plat de poisson coûte 80 kunas. Mais pour le préparer, je paie 50 kunas en ingrédients, 15 kunas en main-d’œuvre, et 10 kunas en loyer. Où est le bénéfice ? » Il n’y en a pas. Ou presque. « Si je dois maintenant afficher deux prix, le premier sera le prix bas, celui que tout le monde verra. Et le second, le vrai prix, sera celui que personne ne lira. Résultat : les clients choisiront toujours le moins cher, et nous, on sera obligés de monter nos prix… ou de fermer. »
Le problème, c’est que cette loi tombe au pire moment. La Croatie sort à peine de la crise du Covid, et le secteur de la restauration peine à se relever. Selon les chiffres de Hrvatski restorani i hoteli (HRH), l’association patronale, 1 restaurant sur 5 a fermé depuis 2020. Les marges sont serrées, les coûts explosent, et maintenant, on leur demande d’afficher leur propre échec en gros caractères.
« C’est une mesure symbolique qui ne résout rien », estime Ana Kovačić, économiste à l’Université de Zagreb. « Les touristes ne lisent pas les menus. Ils regardent le prix, ils comparent, et ils choisissent. Si vous affichez deux prix, ils prendront toujours le premier. Et vous, vous serez dans l’obligation de justifier l’écart. »
Le pire ? Personne ne sait vraiment comment ça va se passer. Les autorités n’ont pas encore précisé comment calculer ces deux prix, ni quelles sanctions prévoir en cas de non-respect. « On nous demande de faire de la pédagogie tarifaire, mais on ne nous donne aucun outil », râle un patron de Split. « C’est comme si on nous disait : ‘Affichez vos comptes en transparence, mais on ne vous dit pas comment les lire.’ »
Derrière la loi, une guerre invisible : touristes vs. locaux
Pourtant, la loi a un sens. Elle répond à une frustration réelle. Les touristes, surtout ceux qui débarquent en Croatie pour des vacances low-cost, se font régulièrement avoir. « J’ai vu des gens payer 50 kunas pour un café qui en valait 20 », raconte une habitante de Zadar. « Et après, ils râlent contre les prix élevés. »
Le problème, c’est que cette mesure ne fait pas dans la nuance. Elle ne distingue pas entre les petits bistrots familiaux et les chaînes internationales, entre les plats locaux et les menus touristiques. « Un restaurant comme Konoba Varos, à Zagreb, qui propose une cuisine traditionnelle à prix juste, va devoir afficher un prix bas et un prix haut », explique une sommelière. « Résultat : les clients vont croire que c’est un piège. »
Et puis, il y a l’effet pervers : si les restaurants sont obligés d’afficher deux prix, certains pourraient être tentés de gonfler le premier pour attirer les clients, puis de justifier l’écart avec des « frais de service » ou des « options » cachées. « On va se retrouver avec une transparence qui cache encore plus les prix », craint un chef de Split.
Ce que cette loi révèle sur l’économie croate
Au-delà du débat tarifaire, cette mesure en dit long sur la façon dont la Croatie gère son tourisme. D’un côté, le pays mise sur le low-cost : vols pas chers, hébergements bon marché, restaurants accessibles. De l’autre, il doit composer avec une inflation galopante (+8,5 % en 2023, selon la Banque nationale croate) et une main-d’œuvre qui se raréfie.
« La Croatie a besoin de touristes, mais elle ne peut pas se permettre de les mécontenter », analyse Kovačić. « En imposant cette transparence, l’État montre qu’il veut protéger les consommateurs. Mais en pratique, ça va surtout pousser les prix à la hausse, parce que les restaurants n’auront pas le choix : soit ils augmentent leurs tarifs, soit ils ferment. »
Et puis, il y a l’hypocrisie : pendant que l’État impose cette transparence aux petits commerces, les grandes chaînes hôtelières et les franchises internationales, elles, continuent à jouer avec les prix. « Regardez McDonald’s ou Starbucks : leurs menus sont clairs, mais leurs prix ne le sont pas », note un client régulier. « Pourquoi les petits devraient-ils se plier à une règle que les géants contournent ? »
Et après ? Personne ne sait vraiment
Reste une question : est-ce que cette loi va changer quelque chose ?
Probablement pas, du moins pas comme prévu. Les touristes continueront à se faire avoir, les restaurants continueront à râler, et les autorités continueront à faire semblant de réguler. « C’est une mesure politique plus qu’économique », estime Marušić, le député. « Ça fait bien sur un communiqué de presse, mais sur le terrain, ça ne servira à rien. »
Pourtant, il y a une lueur d’espoir : cette loi pourrait, à terme, forcer les restaurants à repenser leur modèle. Si les clients voient deux prix, peut-être qu’ils exigeront plus de clarté. Peut-être que certains commerces oseront enfin afficher des tarifs honnêtes, sans tricherie.
Mais pour l’instant, personne n’y croit vraiment. Et dans les cuisines de Zagreb, de Split ou de Dubrovnik, on prépare déjà le jour où il faudra rayer un prix sur le menu… et en écrire deux.
La vraie question, c’est celle-ci : et si, au final, personne ne lisait les deux prix ?
Alors la loi aura servi à quoi ? À rien. Sauf à prouver une chose : en Croatie, la transparence coûte cher. Très cher.