Cowansville réinvente son Domaine du Parc
Le Domaine du Parc, ce grand rectangle de bitume et de pelouses négligées coincé entre la rue Principale et le boulevard de Dieppe, va enfin changer de visage. Officiellement, la ville parle de « revitalisation », de « reconnexion urbaine » et de « qualité de vie ». Officieusement, on se demande qui va payer l’addition et si le projet ne sera pas, une fois de plus, un coup d’épée dans l’eau.
Un site qui attend depuis des décennies
Le Domaine du Parc existe depuis les années 1970. À l’époque, c’était une promesse : un espace vert central pour Cowansville, un poumon entre les axes routiers et les commerces. Aujourd’hui, c’est un non-lieu. Les pelouses jaunissent, les bancs pourrissent, et les Cowansvillais l’évitent comme la peste. Pourtant, selon une étude de la Fédération québécoise des municipalités (2022), 78 % des résidents d’une ville comme Cowansville estiment que les espaces publics mal entretenus nuisent à leur fierté citoyenne. Personne ne le dit ouvertement, mais tout le monde le sait : ce terrain, c’est une tache.
Et maintenant, la ville veut le transformer. Pas en un simple parc, non. En un « hub urbain ». Traduction : un mélange de places piétonnes, de commerces éphémères, peut-être même un marché fermier. Le tout avec une touche « design » pour attirer les jeunes et les classes moyennes supérieures. Sauf que Cowansville n’est pas Montréal. Ici, les budgets sont serrés, et les attentes, basses.
Qui paiera, et pour quel public ?
Le projet coûte 12,5 millions de dollars, selon les estimations préliminaires de la ville. L’argent vient en partie de subventions provinciales (via le Programme de revitalisation des centres-villes), mais le gros du financement repose sur des partenariats public-privé. Autrement dit : des entreprises locales devront mettre la main à la poche en échange de… quoi, exactement ?
- Les promoteurs immobiliers y voient une opportunité. Plus de places animées, c’est plus de clients pour leurs condos et leurs boutiques. Sauf que Cowansville n’a pas explosé en termes de développement immobilier ces dernières années. Le dernier grand projet, les Résidences du Parc (2018), a mis cinq ans à se concrétiser, et seulement 40 unités ont été vendues.
- Les commerçants espèrent un boost touristique. Problème : le boulevard de Dieppe est déjà saturé de restaurants et de boutiques. Ajouter une place piétonne de plus ne changera rien si personne ne vient.
- Les citoyens ? Personne ne les a vraiment consultés. Un sondage municipal de 2023 (non publié) aurait révélé que 60 % des répondants préféraient un parc traditionnel à un « hub » commercialisé. Mais les résultats ont été enterrés au profit d’un projet plus « ambitieux ».
Pourtant, il y a un précédent qui devrait inquiéter : le Projet de la Place des Arts à Sherbrooke. Promesses de rénovation, partenariats public-privé, et à la fin… un espace sous-utilisé parce que mal pensé pour la population locale. Cowansville risque de tomber dans le même piège.
Ce que les plans cachent
Les maquettes présentées en conseil municipal montrent des allées larges, des fontaines, des espaces modulables. Tout est beau, tout est propre. Mais les documents officiels (consultables sur demande) révèlent des détails moins reluisants :
- La question des stationnements. Le projet prévoit la suppression de 120 places de stationnement le long de la rue Albert pour élargir les trottoirs. Problème : Cowansville n’a pas de transport en commun digne de ce nom. Les gens viennent en voiture. Les supprimer sans alternative, c’est créer un casse-tête pour les commerces.
- La gestion à long terme. Qui entretiendra ce « hub » ? La ville n’a pas les moyens d’embaucher du personnel dédié. Les partenariats privés, eux, ne durent que trois ans. Après ? Retour à la case départ.
- L’effet d’aubaine. Les promoteurs veulent des loyers élevés pour attirer des commerces « branchés ». Résultat : les petits entrepreneurs locaux, déjà en difficulté, seront poussés vers la sortie. Cowansville n’a pas besoin d’un autre centre-ville gentrifié.
Et puis, il y a cette question qui tue : Ă quoi bon ?
Cowansville n’est pas une ville en crise. Elle n’est pas non plus un pôle économique majeur. Ses atouts ? Une localisation stratégique près de Montréal, une main-d’œuvre qualifiée, et… un centre-ville un peu triste. Le Domaine du Parc n’est pas le cœur battant de la ville. C’est un espace vide, comme un écran de smartphone sans appli. On sait qu’il est là , mais on ne l’utilise pas.
La vraie bataille : qui décide ?
Derrière les réunions publiques et les présentations PowerPoint, la décision se joue ailleurs. Entre l’administration municipale, les lobbies immobiliers et la province, les arbitrages sont déjà faits. Les citoyens, eux, n’ont qu’un rôle : applaudir ou râler.
Prenez l’exemple de Martin Côté, propriétaire du Café de la Gare depuis 20 ans. Il a signé une pétition contre le projet, estimant que « les promesses de fréquentation sont du vent ». Résultat ? Il a été ignoré. Pourtant, son commerce est à deux pas du Domaine du Parc. S’il échoue, ce ne sera pas la première fois qu’un projet « innovant » étouffe une économie locale.
La ville justifie ce mépris par l’urgence. « Il faut moderniser Cowansville avant que les jeunes ne partent tous », répète l’adjointe au maire, Élodie Lambert. Sauf que les jeunes partent surtout pour des raisons de coûts de vie et d’emplois, pas à cause d’un parc mal entretenu. La cure de jouvence du Domaine du Parc ne changera rien à ça.
Et après ?
Cowansville va rénover son Domaine du Parc. C’est une bonne nouvelle si on aime les places piétonnes et les fontaines. C’est une mauvaise nouvelle si on se demande à quoi ça servira vraiment.
Le vrai problème, ce n’est pas le manque d’argent. C’est le manque de courage politique. Au lieu de se lancer dans un projet pharaonique et flou, la ville aurait pu :
- Consulter vraiment les citoyens (pas un sondage bidon, mais des assemblées publiques avec débats).
- Privilégier un parc classique, moins cher et plus utile, avec des espaces verts, des jeux pour enfants et des sentiers de marche.
- Négocier des loyers abordables pour les commerces locaux, au lieu de miser sur des enseignes haut de gamme qui ne viendront pas.
Mais bon. À quoi bon ? Les décisions sont prises ailleurs. Et dans cinq ans, on recommencera à se plaindre du Domaine du Parc.
Cowansville a le choix. Elle choisit de gaspiller son énergie sur un projet qui ne changera rien.