Un film qui déchire, mais pas les chiffres du cancer du sein en Suisse romande
La salle est pleine à Lugano ce soir. Pas pour un concert, pas pour une pièce de théâtre, mais pour Coutures, ce film qui parle de cancer du sein sans filtre. Les projecteurs s’allument, les lumières baissent, et pendant deux heures, les spectateurs sont plongés dans l’histoire de femmes qui se battent, qui pleurent, qui se reconstruisent. À la fin, les applaudissements sont sincères. Certains essuient une larme. D’autres serrent le poing.
Sauf que.
Sauf que, pendant ce temps-là , les statistiques, elles, ne mentent pas. En Suisse, 6 000 nouveaux cas de cancer du sein sont diagnostiqués chaque année. Et dans le canton du Tessin ? Les chiffres ne sont pas toujours publics, mais les oncologues savent une chose : la prévention reste un luxe pour beaucoup. Les examens réguliers ? Pas toujours accessibles. Les délais pour les biopsies ? Parfois trop longs. Et les femmes qui n’ont pas les moyens de se payer des examens privés ? Elles attendent. Toujours.
Alors oui, Coutures est un bon film. Il montre des visages, des histoires, des émotions brutes. Mais est-ce que ça change quelque chose, vraiment ? Est-ce que ça va faire que les femmes du Tessin iront plus souvent se faire dépister ? Est-ce que ça va pousser les autorités à investir davantage dans les campagnes de prévention plutôt que dans des événements ponctuels ?
Probablement pas.
Pourquoi Octobre rose sent le coup marketing
Octobre rose, c’est devenu une machine bien huilée. Un mois par an où tout le monde se pare de rose, où les marques vendent des produits « solidaires », où les médias parlent de sensibilisation. Et puis, hop, novembre arrive, et tout le monde oublie.
À Lugano, cette année, on a sorti l’artillerie lourde : projection de film, tables rondes avec des médecins, stands d’information. Mais où est le vrai travail ? Celui qui consiste à dire aux femmes : « Écoutez, si vous avez 40 ans et que vous n’avez jamais fait de mammographie, allez-y. Maintenant. Pas dans six mois. Maintenant. » Celui qui consiste à crier aux politiques : « Arrêtez de faire du rose sans les moyens derrière. »
Le problème, c’est que les campagnes comme celle-là , elles fonctionnent comme des patchs. Elles calment la conscience collective pendant un mois, et après ? Retour à la normale. Le cancer du sein, lui, ne prend pas de vacances.
Et puis, il y a Coutures. Un film qui parle de femmes, oui, mais qui parle surtout d’une certaine classe de femmes. Celles qui ont les mots pour raconter leur histoire, celles qui ont le temps de se battre, celles qui ont accès aux meilleurs soins. Qu’en est-il des autres ?
Le vrai scandale : l’inégalité face à la maladie
Prenez le cas de l’Italie, juste de l’autre côté des Alpes. Là -bas, dans le sud, les délais pour un diagnostic de cancer du sein peuvent dépasser six mois. Six mois. Dans un pays où l’espérance de vie après un diagnostic précoce est bien plus élevée. En Suisse, on fait mieux ? Pas toujours.
À Lugano, les hôpitaux sont bien équipés. Les médecins sont compétents. Mais la prévention, ça ne se limite pas à une soirée cinéma. Ça passe par des examens systématiques, des campagnes ciblées, des moyens financiers réels. Or, c’est exactement ce qui manque.
Et puis, il y a cette question qui dérange : pourquoi les femmes issues de l’immigration sont-elles moins dépistées ? Pourquoi les femmes précaires, celles qui n’ont pas le temps ou les ressources, se font-elles moins suivre ? Les chiffres existent, mais personne ne les brandit assez fort.
Coutures montre des femmes qui se battent. Mais il ne montre pas celles qui n’ont pas le choix.
Ce que la soirée de Lugano ne dit pas
La salle se vide après la projection. Certains repartent avec une brochure, d’autres avec un bracelet rose. Personne ne repart avec une réponse.
Personne ne dit : « Voici où aller si vous n’avez pas d’assurance. Voici comment obtenir un rendez-vous en urgence. Voici comment exiger vos droits. »
Pourtant, c’est ça, la vraie sensibilisation. Pas des films, pas des affiches, pas des discours lisses. C’est donner des outils. Des armes. Des moyens d’agir.
Et ça, Coutures ne le fait pas.
La vraie question : et après la soirée ?
Alors oui, allez voir Coutures si vous en avez l’occasion. C’est un film qui mérite d’être vu. Mais ne vous arrêtez pas là .
Parce que le cancer du sein, ce n’est pas qu’une histoire de femmes fortes. C’est une histoire de système. De moyens. D’inégalités.
Et tant qu’on se contentera de soirées roses et de films percutants sans rien changer derrière, les chiffres continueront de grimper.
La prochaine fois qu’on vous parlera d’Octobre rose, demandez-vous une chose : est-ce que ça sert à quelque chose, ou est-ce juste du vent ?